lundi 6 août 2012

PEINTURE. MOCHE KOHEN.

Jusqu'au 19 août Volterra présente à Beaulieu (Lausanne) une exposition qui a pour titre
 L' humanité. Le thème en est le corps humain. Elle montre quelques oeuvres de chacun des 21 artistes (peintres et sculpteurs) qui tentent de "re-lier la chair de l'humain et sa spiritualité perdue". S'y côtoient des artistes de grande notoriété comme Jean Rustin ( voir la chronique sur ce blog) ou Lydie Arickx et d'autres moins connus. Nous ne saurions trop vous conseiller de visiter cette très belle exposition. "L'art ici est un combat, loin des spéculations financières et des institutions culturelles officielles". (Sophie Orie). Pour notre part, nous avons découvert quelques artistes qui nous ont conquis et bouleversés, Moché Kohen fait partie de ceux-là.
 
Né en 1970, il vit et travaille à Tournai, en Belgique. Contrairement à d'autres peintres participants à cette exposition, il est adepte d'une réalité presque "sage". Moins expressionniste que la plupart de ses confrères, il sait, par un savoir-faire admirable allié à une âme de poète, faire de chacun de ses personnages une figure allégorique aussi proche qu'énigmatique. Tous nous regardent en face et semblent nous questionner autant que nous les questionnons. A la fois familiers et lointains ils surprennent par leurs visages étonnamment enfantins dont les yeux d'adultes reflètent une douleur indicible. Apparitions ou figures de rêve, ils ont quelque chose d'étrange et de troublant, à l'image de cette magnifique Prisonnière dont le beau visage pourtant souriant prend une intensité dramatique avec la robe blanche qui paraît tachée de sang.
Si Moché Kohen dit avoir été marqué par le travail de Egon Schiele, il a su se démarquer de ce dernier par une approche moins crue mais toute aussi émouvante des corps et de la chair. Du grand art.
Vous pouvez entrer dans l'univers de Moché Kohen en visitant son site:
www.mochekohen.com

Renseignements sur l'exposition:

samedi 28 juillet 2012

ESSAI. Ecrits sur l'art. HUYSMANS. (GF Flammarion).

A partir de 1876 Huysmans, qui avait déjà publié des descriptions de tableaux de peintres hollandais, devient chroniqueur d'art pour différents journaux. Il rédige des comptes rendus des différents Salons de peinture et découvre les jeunes artistes indépendants qui exposent à l'écart des Salons officiels dans lesquels leurs oeuvres sont refusées par un jury réactionnaire et soumis à l'état. Ces artistes ont pour nom Manet, Degas, Monet, Caillebote, Forain, Pissaro, Cézanne, Sisley etc. autrement dit la plupart des peintres impressionnistes. Il adhère complètement à leur conception de l'art et défendra le mouvement jusqu'à lui donner ses lettres de noblesse. Il ne cessera de fustiger la peinture officielle et "la médiocrité des gens élevés dans la métairie de Beaux-Arts".
D'un jugement sûr, il possède un oeil aiguisé sur tout ce qui concerne l'art de son temps. Malgré son ironie et son écriture caustique, il sait nuancer ses propos, rester objectif et ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain... tant qu'il ne s'agit pas des peintres officiels et vénaux qu'il traite de "tailleurs et de teinturiers" qui déguisent leurs modèles plutôt que de les prendre dans la rue ou dans leur milieu, tels qu'ils sont, avec leurs habits de tous les jours, dénonçant leur incapacité à peindre le vivant.
La 1ère partie de ce volume de plus de 450 pages , L'Art Moderne, est consacrée à la critique des différents salons de 1879, 1880 et 1881. La seconde, Certains, aligne une suite de choix et Huysmans prend le temps de s'attarder sur le travail de plusieurs artistes: Gustave Moreau, Degas, Raffaelli, Cézanne, Forain, Rops, Millet, Goya, Turner, Odilon Redon etc. analysant les toiles afin de rendre une "vérité chère à l'écrivain". Dans la troisième partie, il rend hommage à "Trois primitifs" parmi lesquels Grünewald qui lui inspire de magnifiques pages.
La critique chez Huysmans devient oeuvre d'art dans laquelle l'humour côtoie la colère ou l'admiration. Il est l'auteur de certains des plus beaux chapitres jamais écrits sur la peinture. Il est capable non seulement de nous faire voir une toile mais également de nous faire respirer l'odeur de la campagne, de nous faire ressentir le froid de la neige, l'humidité des jours pluvieux et même de nous faire entendre la voix des personnages qui deviennent vivants sous sa plume.
Ces "Ecrits sur l'art" sont indispensables à tous ceux qui aiment la peinture et une littérature exigeante mise au service de l'art pictural comme elle l'a rarement été.

dimanche 15 juillet 2012

LITTERATURE. Huysmans au coin de ma fenêtre. CLAUDE LOUIS-COMBET. (Fata Morgana).

L'auteur le dit lui-même, ce livre n'est pas un essai sur Huysmans mais un témoignage de reconnaissance vis à vis d'une écriture qui a imprégné sa sensibilité littéraire, son sentiment esthétique et son sens du spirituel. Il continue aujourd'hui, à 80 ans et après avoir écrit une quarantaine d'ouvrages, à lire celui qu'il appelle "le maître" et conserve pour l'oeuvre comme pour l'homme une véritable admiration. Ceux qui connaissent la qualité, l'exigence et la teneur de l'oeuvre de Claude Louis-Combet apprécieront.Il est rare qu'un écrivain avoue ce qu'il doit à ses prédécesseurs avec une telle simplicité et une  telle humilité: Huysmans est le seul auteur dont je pourrais me réclamer s'il me fallait répondre à une question qui porterait sur le lien établi, dès le début et à la longue, entre l'écriture et l'existence.
Ce superbe livre dans lequel l'écriture est magnifiée donne envie de découvrir ou de redécouvrir autant Claude Louis-Combet que Huysmans ou des artistes qui les ont marqués tous les deux, comme Odilon Redon, Matthias Grünewald ou Félicien Rops.

Né en 1848 , Joris-Karl Huysmans prit une part active à la vie littéraire et artistique de la fin du XIXème siècle. Par son oeuvre de critique d'art, il a fortement contribué à lancer l'impressionnisme et le symbolisme.
Ecrivain d'inspiration ouvertement naturaliste, ami de Zola, il publie son premier roman en 1876. Plusieurs ouvrages de la même veine suivront jusqu'en 1884. Cette année-là,sort A rebours qui rompt brutalement avec le naturalisme en intégrant dans la narration des réflexions sur l'art, la littérature et la spiritualité. Huysmans commence à s'interroger sur la question de la foi. Là-bas (1891) marque la première apparition du personnage de Durtal (dont Claude Louis-Combet dit: J'étais, j'ai toujours été, proche de Durtal et très loin de lui. ) que l'on retrouvera dans les trois romans suivants. Avec En route (1895), l'auteur retrace les étapes de sa longue et difficile conversion au catholicisme. Suivront La cathédrale (1896) et L'oblat (1901). Après sa conversion, Huysmans redécouvre l'art religieux et en particulier la peinture des primitifs qui lui inspirera de magnifiques textes, notamment sur Matthias Grünewald. Il mourra en 1907 d'un cancer de la mâchoire, laissant une oeuvre qui n'a pas vieilli, ni dans la forme ni dans les thèmes abordés.

jeudi 28 juin 2012

MUSIQUE. Red Sugar. WINTER FAMILY. (Sub Rosa. Ici d'ailleurs...)

La bio officielle de Winter Family annonce la couleur avec un certain humour. Après nous avoir renseignés sur l'identité des deux protagonistes, elle nous apprend que Xavier Klaine (Français) développe des couches de drones folk avec Philicorda, orgue à tuyaux, piano, harmonium ou célesta, tandis que Ruth Rosenthal (Israélienne) chante ses poèmes et joue de la batterie dans un univers mystique rempli de tristesse, de politique, de romantisme noir et que, ensemble, ils pourraient nous déprimer sérieusement. S'il est vrai que l'on voit mal l'étrange duo animer une fête de la bière ou une arrivée d'étape du Tour de France, sa musique toute en ombres et en lumières n'est pas pour autant lugubre! Tantôt éthérée, tantôt d'une violence rentrée, elle nous emmène de Jérusalem, "ville maltraitée par ses habitants", à la vie presque idyllique dans une ferme de la Sarthe. Les textes, courtes nouvelles dites d'une voix profonde en hébreux, en anglais ou en français plutôt que chantés, sont admirablement bien écrits et prennent racine selon l'humeur dans la vie de tous les jours, dans les guerres présentes ou passées...et les Saintes Écritures. Les sons enregistrés dans les rues de Jérusalem ou à la ferme ponctuent les morceaux et lancent des ponts entre eux, apportant un supplément de vie à cette musique intimiste et dépouillée impossible à définir.
Winter Family est inclassable et son univers, sans être difficile d'accès, demande tout de même une véritable attention afin d'en saisir pleinement toutes les finesses et les subtilités. Red Sugar est le deuxième disque du groupe qui a débuté sa carrière avec le superbe double-album Winter Family dont il est le digne successeur. Il est rare qu'une musique puisse susciter autant d'émotions diverses. Une expérience à ne pas manquer.
Le duo collabore avec de nombreux artistes, chorégraphes, réalisateurs et photographes. Il joue dans des endroits improbables et complètement différents les uns des autres: églises, chapelles, lieux "underground", galeries d'art etc. Il a également conçu un spectacle, JERUSALEM PLOMB DURCI. Voyage halluciné dans une dictature émotionnelle, qui a reçu le Prix du Jury du meilleur spectacle, Festival Impatience 2011.

lundi 25 juin 2012

BD. Egon Schiele. XAVIER COSTE. (Casterman).

On ne sait que peu de choses de l'un des peintres les plus controversés et les plus sulfureux du XXéme siècle. Ecorché vif, angoissé permanent, provocateur, obsédé par la mort et le sexe, toujours dans l'excès, Egon Schiele (1890-1918) était un homme équivoque, profondément marqué par la mort de son père alors qu'il n'avait que 15 ans. Xavier Coste n'a pas essayé d'embellir le personnage dans cette biographie romancée. Il nous montre la complexité de l'homme et ses aspirations artistiques . Le piège aurait été pour ce jeune peintre (Xavier Coste n'a que 22 ans) de dessiner à la manière de son héros. Il a choisi  exactement le contraire : un trait élégant, presque classique, préférant travailler sur les couleurs de prédilection de ce dernier, les bruns, sépias  et gris, qui rendent magnifiquement l'atmosphère de l'époque et d'une vie qui ne fut une réussite que par la production d'une oeuvre aussi fascinante que singulière. Les dernières paroles attribuées à Egon Schiele par son ami Arthur Ruessler furent en effet: "C'est triste et il est difficile de mourir mais ma mort n'est pas plus pénible que ma vie qui a offensé tant de gens".
Ce très beau premier album est indispensable à tous ceux qui aiment Egon Schiele et la BD.
Nul doute que Xavier Coste entre dans le genre par la grande porte.

mardi 19 juin 2012

MUSIQUE. If then not when. KING'S DAUGHTERS & SONS. (Chemikal Underground Records. Pias).

Premier disque pour un tout nouveau groupe venu de Louisville (Kentucky). Entre tradition et modernité, King's Dauthers & Sons nous offre 8 titres d'une beauté sombre dans la lignée de Mark Hollis ou Vic Chesnutt sans pour autant se départir de son originalité. If then not when chanté à trois voix allie les climats feutrés de l'acoustique à ceux, orageux de l'électrique pour des chansons superbes. Venus d'horizons différents, les cinq musiciens ont su créer l'osmose parfaite entre piano, guitares, basse et batterie. Le résultat est un très bel album à la fois fragile et solide, brut et ouvragé qui prouve à chaque instant que l'héritage du rock et du folk est encore fertile quand il est utilisé avec un tel talent.
A noter une pochette aquarellée dont les tons sépias s'accordent à merveille avec le contenu.
http://www.kingsdaughtersandsons.com/

lundi 11 juin 2012

POESIE. La louche et autres poèmes. JOHN BERGER. (Maison de la poésie Rhône-Alpes. Le Temps des Cerises.)

John Berger, écrivain anglais né à Londres en 1926, vit en France depuis le début des années 70. Il habite un petit village de Haute-Savoie et fait maintenant partie du paysage, discutant et aidant les paysans qu'il a décrit de façon magistrale dans la trilogie Dans leur travail (traduit dans le monde entier) qui comprend La Cocadrille, Joue-moi quelque chose et Flamme et Lilas .
John Berger a tout d'abord pratiqué la peinture (il continue à dessiner régulièrement) avant de se faire un nom comme essayiste et critique d'art. Son livre Voir le voir, qui a donné lieu à une série sur la BBC est devenu un classique de la pensée théorique sur l'art et le regard.
Il s'essaie à la fiction avec un grand talent puisque son roman G recevra en 1972 le prestigieux Booker Prize. L'auteur provoque un scandale en décidant de donner la moitié de la somme qui lui est allouée aux Black Panthers, l'autre moitié étant destinée à faire une enquête et un livre sur la condition des immigrés en Europe. Il a édité depuis un grand nombre d'ouvrages qui mêlent souvent essai, roman et poésie. Tous ces livres ont en commun de dire le monde et les hommes avec une extraordinaire originalité. Souvent qualifié d'écrivain engagé, John Berger est plus que cela, il suffit de le rencontrer pour être saisi par son charisme et sa grande humanité, humanité qui traverse toute son oeuvre.
La louche et autres poèmesne fait pas exception à la règle et l'auteur signe-là quelques-uns de ses plus beaux textes, à l'image du très touchant Mort de la Nan M, des textes qui s'appuient sur la réalité, qui prennent racine presque dans la terre pour s'élever ensuite vers l'imaginaire. Ils font parfois penser à des tableaux de Chagall dans lesquels les animaux de la ferme ne sont pas étonnés de voir passer au-dessus d'eux un homme qui vole avec la tête en bas!
Nous devons ce très beau recueil bilingue illustré par Yves Berger, le fils de John, à La Maison de la Poésie Rhône-Alpes qui publie régulièrement la belle revue Bachannales et collabore de temps à autre avec les éditions Le temps des Cerises pour sortir des Hors-séries de grande tenue. Nous vous conseillons, outre celui-ci, le précédent Je sens qu'on me balance un coup de latte dans les reins ou Tout ce qui reste de Jack Hirschman (qui faisait partie des 57 poètes édités dans Changer l'Amérique, une anthologie de la poésie protestataire des USA (1980-1995)) accompagné de dessins et de peintures de Bruce Clarke.
http://www.maisondelapoesierhonealpes.com/
Le ciné-poème qui suit a pour but de vous faire découvrir l'univers de John Berger. C'est un exercice de création multimédia organisé par Frédéric Fichefet.


                               www.insas.be/2010/01/cine-poeme-5-le-champ

vendredi 8 juin 2012

CINEMA. FRANCOIS ROYET.

Voici une très bonne nouvelle: la création du site de François Royet sur lequel nous pourrons voir ou revoir la quasi-totalité de ses films. Le réalisateur déclare sur la page d'accueil : "J'ai voulu cet espace totalement libre d'accès pour vous permettre de visionner mes films hors des contraintes imposées par les circuits   de   distribution habituels." Ce sont plus d'une douzaine de films, courts et longs métrages, fictions et documentaires qui nous sont proposés. Entre autres les très originaux Courbet la tourmente et Crayon, terre savon et rouille sur fond de journal, ayant pour thème la peinture, le très émouvant documentaire montrant un atelier de danse en milieu carcéral Intra-muros mouvements, le surprenant documentaire animalier Vie sauvage dans les roseaux qui nous entraîne au coeur d'une roselière, et, bien sûr, Des nouvelles d'ici-bas, à notre avis l'un des meilleurs documentaires jamais réalisé sur ces hommes qui pour maintes raisons ne peuvent vivre qu'en marge de la société.

Une heureuse initiative.

http://www.francoisroyet.com/

lundi 4 juin 2012

MUSIQUE. Americana. NEIL YOUNG.(Reprise.Warner).

Voici le 34ème album de Neil Young qui retrouve avec un plaisir évident son légendaire Crazy Horse (avec lequel il n'avait plus joué depuis 9 ans). Le musicien n'avait jamais jusque-là été un adepte des reprises, avec Americana il rattrape le temps perdu puisque tous les morceaux sont issus du folklore américain. Certaines chansons ont été composées il y a 200 ans, pourtant comme il le dit lui-même, "tous les morceaux parlent encore aujourd'hui des mêmes sujets et s'avèrent très actuels... Ils sont aussi puissants qu'à l'époque à laquelle ils ont été écrits." Ces morceaux, il leur a imposé son propre style et si on peut regretter que Neil Young n'ait pas choisi ses propres compositions pour ses retrouvailles avec Crazy Horse, nous ne ferons pas pour autant la fine bouche à l'écoute d'un album très attachant.
                                






                                                http://www.neilyoung.com/


jeudi 10 mai 2012

MUSIQUE. The House of many doors. JOHAN ASHERTON. (EDK)

Depuis 2005 et la sortie de son magnifique album Amber Songs qui avait fait l'unanimité des critiques spécialisés, quatre albums de Johan Asherton ont vu le jour: Johan Asherton Live at Canal 93 (2006), Cosmic Dancer: A tribute to Marc Bolan (2007), Johan Asherton Live at the cinema Jean Vigo (2009) et Hight Lonesomes (2010), autrement dit deux "live", un hommage et un album de reprises (Bob Dylan, Jackson Browne, Jackson C. Frank, Townes Van Zandt, Tim Hardin ...). Si son grand talent nous a permis de patienter, nous ne pouvions pas nous empêcher d'espérer secrètement la sortie d'un album de ses propres compositions. Le voici avec The House of Many Doors. Tout aussi intimiste que son prédécesseur, il nous offre 11 chansons superbement habillées. Chacun des nombreux instruments apporte une couleur différente aux pièces dont les portes s'ouvrent souvent sur l'océan, le ressac des vagues et la plainte du vent, quand ce n'est pas sur une autre époque: l'époque médiévale. L'ensemble donne un album d'une beauté mélancolique aussi attachant qu'intemporel. Si tous les titres sont déjà des classiques en puissance, certains deviennent après quelques écoutes quasiment obsédants. C'est le cas pour The house of many doors et ses cordes somptueuses, The Drift et sa ligne d'orgue, The Apparition et sa mélodie entêtante ou pour Famous Last Words et son accordéon.
Encore un album à déguster sans modération.
Félicitations à Stéphane Dambry qui a co-produit The House of Many Doors et a participé activement à sa conception puisqu'il ne joue pas moins de 8 instruments.
http://www.asherton.hinah.com/
www.myspace.com/johanasherton

lundi 7 mai 2012

MUSIQUE. The Genius of the Crowd. ESTHER BURNS. (Entropy Records). EP, 22 MN

Si l'électronique est plus présente dans The Genius of the Crowd, Esther Burns reste fidèle au style de son étrange et bel album La valeur du vide (2011). Le groupe passe avec un grand bonheur des sons grinçants et des larsen aux notes mélancoliques du piano, alternant les passages mélodieux et la stridence des guitares, la douceur et l'agressivité. Esther Burns est un groupe de contrastes, contraste entre les machines et les instruments classiques, entre avant-gardisme et nostalgie, contraste, dans cet album, entre le poème désenchanté de Charles Bukowski qui vient comme une réponse au discours presque cynique de l'un des papes de l' économie libérale, Milton Friedman. Encore une fois on est surpris de l'extraordinaire créativité de ce groupe qui trace son chemin en marge sans aucune concession et nous fait découvrir un monde, son monde, avec un immense talent et une cohérence qui forcent le respect. The Genius of the Crowd est le digne successeur de La valeur du vide, tout  en étant peut-être plus abordable ... à moins qu'Esther Burns ait déjà su nous imposer son univers et son style!
Encore un album aussi beau qu 'inclassable.
Disponible en CDR 3" (au prix de 5 euros + port) et en téléchargement sur le site du label:
Nous nous permettons de vous conseiller le CD, édition limitée à 100 exemplaires, pour la beauté de l'objet. Entropy Records ne laisse décidément rien au hasard.
En savoir plus sur Esther Burns et écouter des extraits des albums sur:
                                               
                                              

                                                          

jeudi 3 mai 2012

ESSAI. Bob Dylan, le country rock et autres amériques. FRANCOIS DUCRAY. (Castor music).

François Ducray, critique à Rock & Folk et à Best durant les années florissantes de ces deux magazines, est  l'auteur de plusieurs ouvrages  consacrés aux groupes phares des années 60 et 70 comme Led Zeppelin, les Beatles ou les Rolling Stones. Avec cet essai, il remonte le courant et nous emmène aux racines de ce qu'on appelle, faute de mieux, folk, rock ou country rock. S'il a pris soin de mettre le nom de Dylan en exergue dans le titre, c'est en grande partie parce qu'il sait bien qu'en France lorsqu'on parle de country music on pense aussitôt chansons de cow boys et folklore désuet, quand on ne se permet pas de surcroît d'opposer la country au blues et d'en faire  une musique de racistes blancs. Bien sûr il est question de Dylan dont la musique est nourrie partiellement de ce style qu'il a écouté depuis son plus jeune âge et parce que  Dylan a été toute sa vie un "passeur" de musiques traditionnelles. Il a d'ailleurs fondé une radio pour les faire connaître. La première partie du livre lui est consacrée, on peut même dire que c'est en partant de lui que Ducray bâtit son "histoire" et ce n'est pas par hasard. En 1966, ayant électrifié son folk au grand dam des puristes, c'est à Nashville, capitale de la country music que Dylan décide d'enregistrer le double album mythique Blonde on blonde. Le légendaire "accident de moto", cette même année, lui donne de longs mois pour se ressourcer. Il redécouvre l'immense variété des musiques de son pays: le folk d'origine britannique ou irlandaise, celui venu d'Europe centrale, le blues rural ou urbain, le gospel, le rock, les musiques cajun... et la country avec ses amis les musiciens de The Hawks qui deviendront bientôt The Band. Ils enregistreront des dizaines de morceaux pour le plaisir. De ces sessions sortira de nombreuses années plus tard (1975) l'album The basement tapes. Aussitôt après cette "pause", Dylan repart à Nashville et en trois sessions de 8 heures il enregistre une belle collection de chansons proches du style country- blues qu'il réunit sous le titre John Wesley Harding (1968). L'année suivante il enregistre l'étrange Nashville Skyline.
François Ducray clôt le chapitre Dylan avec cet épisode qui n'a rien d' anodin et nous offre à partir de là "une histoire compactée de la country music" de la fin du 19ème siècle à nos jours avec une véritable galerie de portraits, de Blind Willie Mc Tell à Calexico en passant par Springsteen, Ben Harper, Steve Earle, Townes Van Zandt, Johnny Cash , Neil Young et bien d'autres... pour revenir à Dylan. On s'aperçoit alors que tout ce qu'on range aujourd'hui sous l' étiquette rock est issu de la même source.

Pour les passionnés, rappelons l'excellent Like A Rolling Stone, Bob Dylan à la croisée des chemins (Points) de Greil Marcus qui nous invite à revisiter l'Amérique des années 60, un pays au bord de l'implosion (avec l' assassinat de J.F. Kennedy et de Martin Luther King), dont Bob Dylan signe la bande-son.

L'enregistrement ci-dessous n'est certainement pas ce que les deux musiciens ont fait de mieux mais le document est intéressant à plus d'un titre.


mercredi 25 avril 2012

ESSAI. Rousseau, citoyen du futur. Jean-Paul JOUARY. (Le Livre de Poche).

Voici le livre idéal en cette période d'élections. Jean-Paul Jouary nous démontre combien la pensée politique de Rousseau, né il y a trois siècles, est d' une surprenante modernité. La quatrième de couverture donne le ton : "Ce livre est destiné à alimenter la réflexion des citoyens qui aujourd'hui s'interrogent sur le sens que peut encore avoir la politique. Il s'adresse à tous ceux qui ne se résignent pas à la dégradation actuelle des formes politiques et cherchent à en inventer d'autres, propres à réconcilier la citoyenneté de chacun avec les exigences collectives de la vie sociale." 
La pensée de Rousseau, déformée et dénigrée déjà à son époque par les réactionnaires parmi lesquels Voltaire, est encore aujourd' hui  rarement abordée sans idées préconçues. Il est toujours plus facile de ricaner que de réfléchir. Jouary se fait un devoir de dénoncer les mensonges et les sarcasmes qui refont surface régulièrement comme le mythe du "Bon sauvage" faussement attribué à l'auteur de Emile ou De l'éducation dont les analyses sont plus fines que ses détracteurs veulent bien le dire. L'auteur pose également une question qui peut choquer: "Le suffrage universel, toujours démocratique?"  et n' hésite pas à passer en revue tous les vices d'un système qui, pour être le moins mauvais, n'est pas pour autant exempt d'imperfections. En effet, combien de votants, avant de déposer un bulletin dans l' urne sont capables de raisonner en tant que citoyens, c'est à dire de mettre de côté "tout intérêt personnel égoïste...avec le seul souci d'une justice pour tous"? Sa réflexion n'a pas pour but de remettre en cause la démocratie mais d'essayer, au contraire, de penser les démocraties de demain et de prolonger la pensée de Rousseau.
L'éclairage original de Jean-Paul Jouary donne envie de lire ou de relire Rousseau et plus particulièrement Du contrat social et Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.(GF. Flammarion).

mardi 17 avril 2012

MUSIQUE. Otis Taylor's contraband. OTIS TAYLOR. (Tetarc. Socadisc).

Voici un nouvel album de monsieur Otis Taylor, peut-être l'un des derniers bluesmen à pouvoir encore apporter quelque chose à cette musique qui est trop souvent devenue un tremplin pour guitar heroes en mal d'inspiration depuis que les anciens ont disparu. La chapelle est aujourd'hui hermétiquement fermée et il n'est pas rare d'entendre dire qu'Otis Taylor ne fait pas du blues par ceux qui s'adonnent laborieusement à la copie conforme d'une musique qui est à l'opposé de cette démarche. Pourtant le bonhomme n'oublie pas les racines, on pourrait même dire qu'il les connaît mieux que quiconque puisque sa musique emprunte à l'ensemble des musiques afro - américaines depuis les worksongs jusqu'au funk en passant par les traditionnels string bands. Il ne dédaigne pas non plus la country ni le folk et va jusqu'à s'inspirer des musiques africaines qui font partie des fondements du blues. Devant l'incompréhension des colleurs d'étiquettes, il a fini par s'en coller une lui-même: la pochette de son album Below the fold est ornée d'un tampon sur lequel est écrit " Certified Trance Blues". Otis Taylor est donc devenu l'inventeur d'une nouvelle musique!
Contraband est à l'image de ses autres albums, des textes intelligents et bien écrits qui parlent d'inégalités, d'exclusion, de guerres, de discriminations raciales et parfois... d'amour, sur une musique hypnotique et envoûtante,  une musique sombre, mélancolique et souvent minimaliste, bref ... du blues, n'en déplaise aux puristes aigris!
Cet album n'a qu'un seul défaut, sa pochette!

mercredi 4 avril 2012

POESIE / Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. Charles BUKOWSKI. (Points).


Il y a de très mauvaises raisons pour aimer Bukowski, comme pour ne pas l'aimer d'ailleurs. Certains l'aiment pour sa vie sulfureuse et misérable, son alcoolisme et ses scandales. Ils aiment une légende. C'est bien peu pour aimer l'auteur de cinq romans, de plusieurs recueils de chroniques et de nouvelles et, surtout, d'une quarantaine de recueils de poésies, car Bukowski se définissait avant tout comme poète, ce qu'il était profondément. Un poète libre, sensible et percutant, au style incisif. Ses provocations et ses frasques ne doivent pas faire oublier sa grande humanité et son aptitude à émouvoir avec des textes consacrés aux marginaux, aux rejetés de la société et même parfois aux animaux que l'homme fait souffrir inutilement.
La première partie de ce recueil est hantée par le souvenir de Jane Cooney Baker, sa première compagne décédée en 1962. A travers ces poèmes, on est frappé par la fragilité affective de celui qui se plaisait à passer pour un dur, bien sûr le vocabulaire utilisé peut paraître parfois choquant mais comme souvent chez Bukowski, l'impudeur des mots cache la pudeur des sentiments. Rire pour ne pas pleurer est souvent un bon moyen d'exorciser ses démons. Dans les autres textes, le poète aborde ses thèmes privilégiés d'une façon magistrale.
Ces 90 poèmes sont une très bonne raison d'aimer Bukowski!

mercredi 28 mars 2012

MUSIQUE / Wintermusik. NILS FRAHM. (Erased Tapes Record)

Nils Frahm est un jeune pianiste allemand de formation classique basé à Berlin. Sa musique peut s'apparenter au néo-classique minimaliste et expérimental mais cette étiquette ne doit pas effrayer ceux qui, tout simplement, aime la musique. Celle - là va droit au coeur par sa délicatesse et sa capacité émotionnelle.
Wintermusik est un album on ne peut plus intimiste. En effet il avait été initialement enregistré à quelques exemplaires par Nils Frahm pour sa famille et ses amis en cadeau de Noël! Il a donc enregistré seul piano, celesta et orgue.
L'album s'ouvre avec "Ambre", courte pièce très mélodique qui débute au piano avant de  s'enrichir de quelques note de celesta. Suit "Tristana", un long morceau de 17 minutes d'une gravité sereine. Cette fois, c'est au tour de l'orgue de venir s'ajouter au piano, un orgue aux accents d'accordéon mélancolique pour une musique toute en nuances. Le 3ème morceau, "Nue", plus enlevé, ferme un album d'une grande beauté que nous vous invitons à découvrir. En ce qui nous concerne, depuis sa découverte nous croyons de nouveau au Père Noël! 


 

jeudi 15 mars 2012

MUSIQUE / This is a Velvet Underground song that I'd like to sing. RODOLPHE BURGER. (Dernière Bande).

Rodolphe Burger et Kat Onoma ont toujours été très influencés par The Velvet Underground, même s'ils ont su affirmer leur propre personnalité dans une oeuvre très originale. Ceci est sans doute dû au fait qu'ils aient été plus inspirés par la démarche de ce groupe fondateur que simplement par sa forme. Rodolphe Burger écrit dans ses notes de pochette qu'il "pensait avoir tourné la page du rock'n roll vers l'âge de 20 ans" lorsqu'il a découvert le Velvet. Il s'est alors rendu compte que "le rock n'était pas seulement une histoire de teenagers mais qu'il était peut-être l'art contemporain par excellence". Il a donc décidé de "refaire" de la musique avec le talent que l'on sait. Longtemps il a reporté le moment de rendre hommage au Velvet. Comme tout finit par arriver, voici donc "This is a Velvet Underground song that I'd like to sing". Curieusement, Rodolphe Burger  n'a pas ressenti le besoin de recréer complètement les chansons. Il est resté très respectueux de leur forme primitive même si, bien sûr, il y a mis sa patte, sa voix et le son bien particulier de sa guitare. On a l'impression d'entendre un Velvet qui se serait formé en 2012! Souvent, hélas, en écoutant des "tribute", on se dit qu'il aurait mieux valu que les interprètes s'abstiennent plutôt que d'être en dessous de l'original. Ce n'est pas le cas avec cet album.
Burger a tout compris à cette musique et lui insuffle sa propre énergie . Sa fidélité au modèle ne nuit en rien à son originalité.
Un très bon album qui pourra amener ceux qui ne connaissent pas ou mal le Velvet à le découvrir car, contrairement à ce que l'on croit, les groupes "mythiques" font plus l'objet d'interminables baratins que de véritables écoutes!

Site: rodolpheburger.com



D'autres vidéos sont disponibles sur You Tube.


vendredi 9 mars 2012

LITTERATURE / Dans un instant. SYLVIANE CHATELAIN. (Bernard Campiche Editeur)

Nouvelle après nouvelle, livre après livre, Sylviane Chatelain ne cesse de nous étonner, de nous bousculer et de nous émouvoir. Ses histoires nous hantent comme nous hantent parfois des jours entiers nos rêves ou nos cauchemars. Son écriture s'apparente d'ailleurs au rêve. Tout commence par une description ou une situation anodines, un pot de géraniums qui disparaît, une robe de mariée abandonnée dans un couloir, un livre effeuillé par le vent, un chat qui ronronne sous les caresses... et puis, soudain, sans que nous nous rendions vraiment compte de ce qui s'est passé, nous sommes transportés dans un monde parallèle. La vie bascule sous le poids d'un événement qui paraissait insignifiant et rien ne sera plus jamais pareil. Même le vague souvenir qui jusque là semblait presque oublié resurgit avec une force inouïe et peut devenir une obsession pleine de regrets, la moindre image fugace prend d'un coup des couleurs et un relief inattendus, passé et présent se confondent. Les personnages découvrent une face d'eux- mêmes qu'ils  ne connaissaient pas, il n'est pas rare que le lecteur fasse la même découverte et interrompe sa lecture pour écouter l'écho qui résonne en lui.
On ne sort jamais indemne d'un livre de Sylviane Chatelain, chaque nouvelle de "Dans un instant" apporte son lot de questions sur la vie, la mort, l'espoir, le remord, l'exil, la vieillesse, la solitude... en un mot la condition humaine. Toutes ces questions sont amenées subtilement par une écriture qui sait ménager une part de mystère, une écriture impressionniste qui laisse au lecteur sa propre part de réflexion et d'interprétation.
Encore un grand livre d'un écrivain  trop confidentiel malgré une oeuvre d'une originalité peu commune.

Bibliographie:
# Les routes blanches. Nouvelles.Editions de L'Aire. .
# La part d'ombre. Roman. Bernard Campiche Editeur.
# De l'autre côté. Nouvelles. Bernard Campiche Editeur.
# Le manuscrit. Roman. Bernard Campiche Editeur.
# L'Etrangère. Nouvelles. Bernard Campiche Editeur.
# Le livre D'Aimée. Roman. Bernard Campiche Editeur.
# Une main sur votre épaule. Roman. Bernard Campiche Editeur.

Site de Sylviane Chatelain:
sylvianechatelain.ch

mardi 6 mars 2012

LITTERATURE / Le cadre et le clou. Notes d'atelier. BERNARD ASCAL. (Editions Rhubarbe).

 Depuis toujours Bernard Ascal développe en parallèle la musique,  l'écriture et la peinture. Il a rassemblé dans ce recueil les notes écrites à la hâte sur un coin de table de son atelier entre le milieu des années soixante et quatre vingt dix. Mouvements d'humeur, doutes, colères, espoirs, questionnement sur son activité de peintre constituent l'essentiel de ces notes. Durant cette période, la mort de la peinture de chevalet était non seulement annoncée mais programmée. Qu'importe, Bernard Ascal, irréductible, continua malgré tout son travail. Il aurait pu être amer, ce serait mal le connaître. Ses convictions politiques, son sens de l'humour et de l'auto-dérision font que ses réflexions sont souvent autant poétiques que drôles.
"Si je ne suis pas à la hauteur de mes ambitions qu'au moins la quantité limitée de mes oeuvres témoigne de mon souci de ne pas polluer l'entourage."
C'est cette distance qui donne toute la saveur de ce livre illustré par l'auteur.
Nous profitons de cette chronique pour vous rappeler deux des livres précédents de Bernard Ascal. Un cul de sac dans le ciel, suite de réflexions sur la randonnée en montagne sorti en 2008 (Editions Rhubarbe) et Le gréement des os, très beau recueil de poèmes sorti en 2010 (Le temps des cerises).
Si votre libraire est dans l'impossibilité de vous commander ces livres vous pouvez vous   les procurer aux adresses suivantes: 


commandes@editions-rhubarbe.com

ou:

Bernard Ascal
1 rue du vieux pressoir
77230. Saint Barthélémy.

Site de Bernard Ascal:

jeudi 1 mars 2012

ARTS PLASTIQUES / "Mon livre d"heures", "La ville". Frans Masereel. (Editions cent pages. Cosaques)

Frans Masereel naît en 1889 en Belgique dans une riche famille flamande. A l'âge de dix-huit ans il commence à étudier le dessin et la peinture à l'Ecole des Beaux Arts de Gand. En 1909, il voyage en Angleterre et en Allemagne où il découvre la gravure sur bois. Il s' établit à Paris en 1911 mais, résolument pacifiste, il gagne la Suisse au moment où éclate la première guerre mondiale. Il travaille comme graveur pour des journaux et des magazines. Ses gravures sont déjà fortement inspirées de sa révolte contre l'injustice sociale qu'il dénonce depuis qu'il a côtoyé la pauvreté durant ses études. Parallèlement à ce travail, il publie des albums condamnant les militaires, la guerre et les marchands d'armes. ("Debout les morts","Les morts parlent"). Il fait la connaissance de Romain Rolland, Emile Verhaeren, Barbusse et Stefan Zweig , tous écrivains ou poètes convaincus de l'inutilité de la guerre. Il illustre nombre de leurs oeuvres. Au cours de sa vie il sera également l'illustrateur des plus grands: Victor Hugo, Baudelaire, Tolstoï, Walt Withman, Oscar Wilde etc.
De 1917 à 1920, il participe à "La Feuille", un quotidien indépendant qui fustige allègrement militaristes, nationalistes, colonialistes et marchands d'armes. Avec le typographe anarchiste et insoumis Claude Le Maguet, il fonde la revue pacifiste "Les Tablettes" qu'ils réussiront à sortir régulièrement jusqu'en 1919. Toujours menacé de poursuites par l'armée belge, Masereel revient en France en 1921. Il réalise ses célèbres vues de Montmartre. En 1925, il compose "La ville", cent bois gravés qui montrent la pauvreté du peuple face à l'arrogance des nantis, puis en 1927 sort "L'idée", qui provoquera l'enthousiasme des antinazis allemands, notamment de Thomas Mann qui préfacera plusieurs de ses ouvrages. Il s'engage de plus en plus complètement dans le mouvement antifasciste. En 1932, il participe au congrès d'Amsterdam contre la guerre et le fascisme.
Comme beaucoup de ses contemporains, il croit un moment à la " révolution" russe mais il prend bientôt ses distances avec les "Staliniens" qui aiment beaucoup le réalisme social de son travail. L'homme est trop épris de liberté pour se laisser piéger par quelque dogme que ce soit.
En 1937, il travaille à de monumentales décorations murales pour le pavillon de la Belgique et pour celui de Paris à l'Exposition internationale de Paris. En juin 1940, fuyant les troupes allemandes, il s'installe à Avignon puis à Nice (où il mourra en 1972) continuant à graver sans cesse. Il ne jouira d'une notoriété internationale qu'à partir de 1950.
Si Masereel fut un très bon peintre, il est surtout connu pour ses innombrables bois gravés, une technique du XIVème siècle dont il fut un véritable rénovateur grâce à son langage plastique très particulier. Il abandonne tous les effets utilisés depuis le XVème siècle pour s'en tenir uniquement aux durs contrastes du noir et blanc. Il a su adapter la technique à son dessin expressionniste et à son univers. Il a réussi à faire partager au plus grand nombre ses idées de liberté, de justice et de paix, son monde à la fois plein de rage et de poésie avec ses "romans" dessinés. Thomas Mann dira de lui : "C'est le coeur, ce fichu coeur d'homme, qui le forçait à vivre, qui l'a parasité toute sa vie, qui l'a fait aimer et souffrir, protester avec ses rires et ses pleurs contre toute erreur ou fausseté, toute bassesse et indifférence."
Les livres de Frans Masereel sont hélas aujourd'hui édités avec parcimonie et souvent vendus à des prix prohibitifs. Ce n'est pas le cas de ceux que nous présentons ici. En 1927,
Thomas Mann écrivait dans la préface d'une édition bon marché de "Mon livre d'heures" : "... et l'idée de le rééditer, de le livrer enfin de son existence ésotérique sur japon impérial, et de le démocratiser en le rendant abordable à l'ouvrier, au jeune chauffeur, à la petite téléphoniste, paraît on ne peut plus naturelle, plus juste. Entre leurs mains il trouvera sa véritable place, bien plus qu'entre celles des snobs, et je me réjouis d'avoir à l'introduire auprès de ce public."
Ces deux petits livres vendus environ 20 euros sont un régal pour les yeux et l'esprit. De plus ils résument parfaitement l'oeuvre de Masereel, tant par les thèmes abordés que par la technique utilisée. Il n'est peut-être pas inutile de dire que "Mon livre d'heures" était un de ses livres que l'auteur préférait.

lundi 27 février 2012

LITTERATURE / Les couleurs de l'hirondelle. MARIUS DANIEL POPESCU. (José Corti)



                                          
Dans le numéro spécial " Par dessus le mur l'écriture" de 2006, nous écrivions à propos de Marius Popescu que nous avions eu la chance de rencontrer : "Pour Marius Popescu, la poésie est une façon de vivre. Qu'il parle ou qu'il écrive, les mots se mettent à chanter et ne sont jamais anodins. Son sens de l'absurde et de la dérision mêlé à une grande tendresse  font  de lui un écrivain profondément attachant". A cette époque, il avait publié deux recueils de poésie: 4x4. Poèmes tout terrains (1995) et Arrêts déplacés(2004) aux éditions Antipode. La sortie de son premier roman La symphonie du loup (Corti 2007) nous avait confortés dans ce que nous pensions. Avec Les couleurs de l'hirondelle, Popescu confirme son immense talent. Personne n'écrit comme lui. Quand Olivier Kahn avait demandé à son éditeur pourquoi il avait pris le risque de publier un auteur aussi atypique, celui-ci avait répondu : "Parce que Popescu a une plume étonnante, trempée dans le quotidien sans faux populisme ni snobisme. D'ailleurs il serait impensable qu'il n'écrive pas : sa boîte crânienne ne résisterait pas à l'accumulation des histoires qu'il a observées ou imaginées". Les éditions Corti ne s'y sont pas trompées. Popescu est un écrivain vrai et libre, incapable de tricher. Dans ce livre, il nous fait assister à la mise en bière de sa mère en Roumanie, à l'accouchement de sa femme en Suisse, à ses jeux d'enfant sous la dictature, à ceux de sa fille à Lausanne, au suicide d'un vieux qui fuit la maison de retraite etc. Ses mots sont si précis, son style si vivant, que nous ne sommes plus simplement des lecteurs : nous assistons véritablement à ces événements, que ce soit des tragédies ou des petites choses du quotidien. Son enfance fait écho à celle de sa fille, à la nôtre. Il mélange les pronoms comme pour montrer qu'il peut s'agir de lui, de nous, d'un autre. Les dialogues sont fondus dans le texte, les chapitres n'obéissent à aucune règle logique, les associations d'idées peuvent nous emmener de la chambre d'un petit garçon mort à celle de sa fille qui lui demande de jouer "à l'école". Les descriptions méticuleuses nous font vivre parfois la décomposition complète des gestes du narrateur qui prépare une salade...
Mais La symphonie du loup et Les couleurs de l'hirondelle ont une telle densité qu'il est inutile d'ajouter des mots à ceux de Marius Daniel Popescu. Ces deux romans (récits?) sont aussi jubilatoires que sombres, on y vit des moments d'une telle intensité, moments de deuil, d'amour, d'amitié, qu'on ne sait bientôt plus ce qui appartient à notre vie et ce qui appartient à celle que nous livrent ces deux oeuvres hors du commun.
Marius Popescu ne fait pas du nouveau roman ni du Perec comme le disent parfois certains critiques, Marius Popescu fait du Marius Popescu, un style qui fera date dans l'histoire de la littérature.

D'autres vidéos d'extraits de lectures de Les couleurs de l'hirondelle filmées par Radu ZERO sont disponibles sur You tube.

samedi 25 février 2012

MUSIQUE / The something rain. TINDERSTICKS. (Lucky Dog. City Slang. Pias.)

Voici le 9ème album de Tindersticks, on voyage donc maintenant en terrain connu et le groupe n'a plus rien à prouver depuis longtemps, ce qui ne l'empêche pas d'innover à chaque disque. Après vingt ans de carrière, le groupe continue à chercher, même si les fondations sont solidement en place depuis le premier album. Stuart Staples avoue que l'enregistrement de The something rain a démarré d'une manière expérimentale et que le mot d'ordre était "explorons". Il est rare que pour une formation de cet acabit la musique reste une aventure et une éternelle découverte. Tindersticks sonne plus soul que jamais, une soul blanche d'une mélancolie automnale qui s'irise de couleurs parfois surprenantes mais  toujours en parfaite harmonie avec le paysage. Le saxo était presque l'instrument "obligé". Il est ici parfaitement utilisé comme l'orgue d'ailleurs. Chaque titre est à sa place, même "Chocolate" qui ouvre l'album avec un récit de Dave Boutler. Ce long morceau d'une dizaine de minutes (il faut s'appeler Tindersticks pour avoir un tel culot) annonce l'atmosphère de ce qui va suivre et ce qui suit est peut-être le meilleur album d'un groupe mature qui ose tout avec une facilité déconcertante. Jazz, rock, funk, trip-hop... parfument ce superbe album sans que l'on n'entende jamais autre chose que du Tindersticks. C'est sûrement à cela que l'on reconnaît les grands.


MUSIQUE / Mr.M. LAMBCHOP - (City Slang/Pias).

Après la mort de son ami Vic Chesnutt avec lequel il avait enregistré "The Salesman and Bernadette", Kurt Wagner, choqué, a décidé d'arrêter la musique et de retourner à la peinture (passion qu'ils partageaient tous les deux), essayant de faire le deuil d'une amitié hors- norme. C'est le producteur Mark Nevers (Will Oldham) qui a su le convaincre de revenir en studio et d'enregistrer MR. M dédié à... Vic Chesnutt.
Plus mélancolique que sombre, cet album est au dire de Wagner l'album de la guérison. Pour nous le 11ème disque de Lambchop est certainement l'un des meilleurs d'une discographie pourtant sans le moindre faux pas. Nous devons prévenir ceux qui n'aiment pas les violons qu'il vaudrait mieux qu'ils s'abstiennent, malheureusement, s'ils aiment les belles guitares et le piano, ils doivent savoir qu'ils passeront à côté de moments extraordinaires! Les cordes ont rarement été utilisées dans cette musique avec une telle intelligence, il suffit pour s'en convaincre d'écouter le magnifique "Gone tomorrow", l'une des plus belles chansons de l'album.
Comme pour Tindersticks, on n'attendait pas une révolution tant le style s'est affirmé dès le début, mais les deux groupes ont ceci en commun qu'ils remettent à chaque fois tout en jeu, sans souci de conserver ou de perdre leur public, et à chaque fois ils savent nous surprendre.
Merci à Mark Nevers d'avoir insisté pour emmener Lambchop en studio après une trop longue absence.

Site officiel de Lambchop:

jeudi 23 février 2012

MUSIQUE / "Broken man". MATT ELLIOTT. (Ici d'ailleurs...)

Avec "Broken man", Matt Elliot poursuit son chemin sans concessions à travers un folk très personnel qui relie l'Europe de l'est à la péninsule ibérique. La première surprise vient du dépouillement de la musique qu'il laisse beaucoup plus respirer que dans ses albums antérieurs. La seconde est que le musicien solitaire s'est associé avec d'autres, notamment avec la pianiste Katia Labèque, le temps d'un long et superbe morceau.
Les mélodies fragiles, à fleur de peau, sont toutes d'une sombre beauté. On entre dans "Broken man" avec "Oh how we fell" : une guitare espagnole, une voix grave à souhait, un violon discret et quelques choeurs éthérés venus d'on ne sait où. "Please please please" suit avec un jeu de guitare presque classique et quelques choeurs vaporeux. Vient ensuite " Dost flesh and bones", le morceau qui est pour nous le sommet de l'album. Les arpèges du début vont déboucher sur neuf minutes d'une musique poignante et hypnotique, d'une tristesse presque douloureuse. La voix s'élève, caverneuse, juste accompagnée d'une guitare qui semble venue des premiers disques de Cohen. Un break et la guitare se fait plus tranchante, des choeurs d'anges montent dans les aigus, la voix se démultiplie et tout finit dans une rumeur comme éparpillée par une rafale de vent. Avec "How to kill a rose", la guitare revient, presque sage et cette fois, ce sont des choeurs anémiques qui sont balayés par le vent. Le 5ème morceau (dont nous vous épargnons le titre!), voit arriver le piano qui prend son temps pour développer le thème, le violon pleure quelques notes, des cloches sonnent au loin, avant que la voix ne répète le thème. La guitare flamenco de "This is for" nous rappelle d'où nous étions partis et "The pain that's yet to come" ferme l'album.  Les choeurs se font plus présents avant de se diluer lentement dans une musique vaporeuse.
Cette fois encore, le magicien nous a emmenés très loin et on sait déjà qu'à la première occasion on refera le voyage.
Sur scène, Matt Elliott est tout simplement fascinant, seul avec sa guitare, une flûte et un mélodica, il brode ses samples et amène sa musique à des hauteurs insoupçonnées qui donnent le vertige. Nous vous invitons à faire l'expérience.

Prochains concerts en France:
# 22 mars. La Péniche. Châlons-sur-Saône.
# 24 mars. Marché Gare. Lyon.
# 04 avril. IDA fest. Nancy.
# 11 avril. Festival des Artefacts à la Laiterie. Strasbourg.