samedi 26 janvier 2013

MUSIQUE. RANDY NEWMAN.

Mais pourquoi Randy Newman n'est-il pas plus connu sous nos latitudes? Peut-être a-t-il trop nagé à contre-courant? Dès son premier disque (1968) le bonhomme était déjà atypique. Avec ses lunettes épaisses et son look de représentant de commerce, il ressemblait plus à Woody Allen qu' à  Mick Jagger, il s'escrimait à jouer du piano alors que l'époque était aux guitar heroes et préférait les violons à la batterie. Ses textes n'avaient rien de sucreries pour adolescents et leur auteur ne brassait pas non plus de grandes idées, il se faisait déjà le chroniqueur inspiré et ironique, parfois même sarcastique, des travers de la société américaine et de ses compatriotes. Bref, comme le dit François Gorin dans son très bon livre Sur le rock (Editions de l'Olivier), selon les critères pop, Newman n'est pas vendable.   
Randy Newman naît à Los Angeles en 1943. Il vit en Louisiane puis en Alabama avant de grandir à Los Angeles où il apprend le piano. Adolescent, il écrit et vend quelques chansons. Plus tard, diplômé en composition musicale, son côté "dilettante" et sa voix cassée, presque discordante, ne le poussent pas à interpréter ses chansons lui-même. Il écrit et devient arrangeur pour des maisons de disques. Ses oeuvres sont chantées par  Alan Price, Eric Burdon, Cass Elliot ou Harry Nillson. Il accompagne même  parfois au piano certains de ces artistes. En 1969, il se décide enfin à sauter le pas et se produit sur scène avant d'enregistrer un premier disque intitulé tout simplement Randy Newman. Le disque est bien reçu par la critique mais se vend mal. Randy Newman renouvelle néanmoins l'opération avec 12 Songs, accompagné à la guitare par Ry Cooder.
Ce n'est pas non plus un gros succès commercial mais son public s'étoffe. Vient ensuite Sail Away (1972) qui lui permet de décoller. La chanson-titre est reprise par Ray Charles et par Linda Ronstadt. Entre temps est sorti un live qui se vend bien. En 1974 paraît Good Old Boys qui reçoit un bel accueil malgré les messages acides et non-politiquement corrects adressés sans ménagement à l'américain moyen du Sud, raciste et étroit d'esprit. Ensuite, l' homme décide de se reposer pendant trois ans: "je n'avais pas envie de travailler, ça m'a repris un matin en rentrant dans ma salle de bains" dira-t-il ! La paresse est bien récompensée puisque le très beau Little Criminals (1977) sera son premier succès international et son seul disque d'or aux Etats Unis. En 1979 sort le controversé Born Again. Depuis les années 80, Randy Newman a choisi de se consacrer aux musiques de films. L'une de ses plus belles réussites est la musique de Ragtime de Milos Forman. Cela ne l'a pas empêché (un comble pour "un flemmard" qui, de surcroît a failli mourir d'une grave maladie) d'enregistrer quelques bons et surprenants albums comme le très travaillé Harps and Angels (2008).
Le musicien est souvent assez déroutant, sa voix blues et soul semble utilisée à contre- emploi dans les chansons à l'humour pince-sans-rire. Mais Randy Newman sait aussi se faire extêmement émouvant quand il redevient sérieux et si vous ne vous méfiez pas, il est capable de vous tirez des larmes ! (Texas girl at the funeral of her father, Old man the farm, Jolly Coppers on parade, I miss you etc.).
Outre les chansons qu'il a écrites spécialement pour d'autres, il a été repris par des artistes de tous horizons : Nina Simone, Judy Collins, Alan Price, Joe Cocker, Flamin Groovies, Peter Gabriel, Ringo Star ...
Ceux qui voudraient découvrir Randy Newman peuvent le faire avec le superbe Randy Newman. Live in London. Enregistré et filmé au LSO St. Luke's. Le musicien est accompagné par l' orchestre de la BBC. (Nonesuch). CD + DVD.

Toujours sur la brèche et soutenant Obama, il a enregistré en 2012 une chanson anti-raciste intitulée I'm dreaming téléchargeable gratuitement sur son site.


samedi 19 janvier 2013

MUSIQUE. Screws. NILS FRAHM. (Erased Tapes Records).

Nils Frahm nous prouve, s'il en était besoin, que la création comme la vie a souvent à voir avec "le hasard et la nécessité". Il vient d'enregistrer un concept-album, sinon malgré lui, du moins dans des conditions qu'il n'avait ni imaginées ni prévues.
Le hasard: le pianiste se casse le pouce de la main gauche et doit abandonner tous ses projets en cours.
La nécessité: bien que le médecin lui conseille de ne pas toucher le piano pendant un certain temps, Nils Frahm ne peut pas s'en empêcher, jouer lui est nécessaire, alors un soir, il se remet à l'ouvrage avec 9 doigts.
Le concept se construit de lui-même. Le musicien installe un micro et les 9 doigts vont finir par créer 9 morceaux, chacun ayant pour titre les 7 notes de la gamme ainsi qu'une introduction qu'il baptise You et une conclusion qu'il appelle Me!
A la même époque, il y a trois ans, Nils Frahm avait enregistré le très beau Wintermusik, originellement prévu pour être offert en cadeau de Noël à sa famille et à ses amis. Screws pourrait être le deuxième volet de cet album, il est tout aussi intimiste et peut- être encore plus mélancolique sans jamais être pesant.
Pas de démonstration ici, un minimum de notes pour un maximum d'émotion, c'est l' apanage des grands.

                              

jeudi 10 janvier 2013

POESIE. Journal d'un manoeuvre .(L'Arpenteur)- L'homme qui penche.(Pleine Page Editeur). THIERRY METZ..

Thierry Metz est né à Paris en 1956. Il découvre la poésie en autodidacte. A l'âge de 21 ans, il s'installe à Agen où il partage son temps entre le travail en usine ou sur les chantiers de constructions comme manoeuvre, et son travail d'écriture. En 1978, il rencontre Jean Cussat-Blanc, fondateur de la revue Résurrection qui édite ses premiers textes avant de le présenter à Jean Grosjean, poète, essayiste, lecteur et traducteur chez Gallimard qui est à l'origine de l'édition du recueil qui fera connaître le jeune auteur, Le journal d'un manoeuvre. Le poète est à peine reconnu lorsqu 'un chauffard tue l'un de ses trois fils sous ses yeux (1988). Thierry Metz ne s'en remettra jamais, hanté par le drame, il trouve refuge dans l'alcool. Essayant de reprendre pied, il se fait interné volontairement à l'hôpital de Cadillac où il mettra fin à ses jours le 16 avril 1997, laissant derrière lui une oeuvre d'une rare originalité.
Le journal d'un manoeuvre s'ouvre avec l'embauche de l'auteur sur un chantier et s'achève avec la fin des travaux. Étrange sujet que le poète transcende de son écriture  d'une extraordinaire intensité. Il nous parle des dures journées de travail, de la fatigue, il brosse en quelques mots le portrait de ses collègues mais s'attarde aussi parfois sur les moments de loisirs à la maison. Tout cela pourrait sembler banal et pourtant que de pages lumineuses, que d'images magnifiques nous sont offertes par ce manoeuvre-poète qui sait dire presque en chuchotant l'essentiel de la condition humaine!
L'homme qui penche est le fruit de deux séjours en hôpital psychiatrique.
 C'est l'alcool. Je suis là pour me sevrer, redevenir un homme d'eau et de thé... je dois tuer quelqu'un en moi, même si je ne sais pas trop comment m'y prendre. Toute la question ici est de ne pas perdre le fil. De le lier à ce que l'on est, à ce que je suis, écrivant.
Malgré sa fin tragique, Thierry Metz aura mené son écriture jusqu'au bout des 90  textes qui disent le mal-être, la vie abîmée, qui dressent les portraits émouvants de celles ou ceux qui, comme lui, ont été blessés à tout jamais. L'émotion est palpable, chaque fragment est un petit chef-d'oeuvre d' humanité et de poésie:
Elle est maigre, très maigre et ne parle pas, toujours étonnée de nous voir, presque transparente, soutenue comme une brindille par un oiseau que nous ne voyons pas.
Ce livre, plus qu'un livre de plus à lire est une expérience dont on ne sort pas indemne.

Merci à Maryse Vuillermet et à Fabienne Swiatly de nous avoir fait découvrir un tel auteur.

La revue Diérèse a consacré deux numéros à Thierry Metz:

mardi 1 janvier 2013

LITTERATURE. Le Trésor de la guerre d'Espagne. SERGE PEY. (Editions ZULMA).

Il était prévu que nous reparlions de Serge Pey dans la rubrique poésie, c'était sans compter avec l'éclectisme d'un artiste à la fois écrivain, poète, plasticien, improvisateur etc.
Le Trésor de la guerre d'Espagne est un recueil de 17 nouvelles arrachées à la mémoire et à l'imagination de l'auteur, héritier des révoltes de ses aïeux résistants républicains pendant la guerre civile.Ces nouvelles sont un bel hommage à leurs combats. Il ne s'agit pas d'Histoire ici mais d'histoires, souvent vécues par des enfants, ce qui permet à Serge Pey de laisser libre court à son inspiration et à son immense talent de conteur. Des histoires rarement drôles, souvent dramatiques, parfois terribles mais toutes écrites dans un style remarquable, superbe et poétique. Reliées entre elles par certains personnages ou certaines situations, elles pourraient composer 17 chapitres d'un roman si chacune d'elle n'était pas si pleine et si puissante.
Le risque était grand d'introduire la beauté de l'écriture, l'humour ou la tendresse dans un univers de violence extrême au coeur de l'horreur fasciste, paradoxalement, c'est cela qui fait la force de ce livre, lui évite de tomber dans le pathos et fait des personnages qui le peuplent des êtres de chair et de sang qu'on n'oublie pas.
Le Trésor de la guerre d'Espagne est le titre d'une des nouvelles, il pourrait également qualifié cet ouvrage.
www.zulma.fr
Serge Pey a créé une pièce de théâtre à partir de son livre. Il en a fait lui-même l'adaptation et la mise en scène. La scénographie est de Chiara Mulas. Comédien: Jean-Yves Michaux.

La vidéo suivante est une lecture de l'une des nouvelles de Le Trésor de la guerre d'Espagne




mardi 25 décembre 2012

MUSIQUE. KEVIN COYNE.


Le hasard fait parfois bien les choses, nous voulions vous reparler de Kevin Coyne et voici que l'actualité nous rattrape avec la sortie d'un album très particulier. Mais avant d'aller plus loin, il est peut-être nécessaire pour ceux qui ne connaissent pas ou peu l'artiste de retracer brièvement son parcours.
Kevin naît en 1944 en Angleterre dans une famille de la classe moyenne. Il fait des études d'art avant de devenir thérapeute social en 1965. Il s'occupe essentiellement des alcooliques, des drogués et de ceux que l'on dit "en rupture de société". Parallèlement à ce travail, il fait de la musique. Il forme bientôt le groupe Siren qui sortira deux disques sur le label de John Peel, Dandelion. Le succès n'est pas au rendez-vous et Kevin décide d'essayer le solo. En 1972, il autoproduit Case History. Les chansons sont inspirées par les paumés qu'il a rencontrés dans le cadre de son travail. Il dira lui-même ce n'est pas un disque, c'est une période de ma vie. L'album est une réussite, hélas, Dandelion dépose le bilan l'année suivante, Case History perd toute ses chances d'obtenir le moindre succès commercial. C'est alors que le musicien signe chez Virgin Records. Il enregistre en quelques jours un double album qui fera date,le magnifique Marjory Razorblade. L'inspiration n'est pas très éloignée de celle de Case History comme ce sera d'ailleurs le cas pour les quarante albums qui suivront! Premier album chez Virgin et, déjà, premières dissensions. Kevin veut ouvrir le disque avec la chanson qui lui donne son titre mais qui n'a rien d'un hit potentiel, de plus, il la chante a-capella. Ceci n'est pas du goût du label. L'artiste ne lâchera pas. Suit Blame It On The Night (1974) qui sera tiré à peu d'exemplaires et... jamais réédité. Ceci est d'autant surprenant que ce disque ne  contient  que de très belles chansons de surcroît beaucoup plus directement accessibles que celles de Marjory. Viennent  ensuite Matching Head and Feat (1975), Heartburn (1976), puis In Living Black and White (1976), un live époustouflant qui fera décoller Kevin. Le groupe se compose de Zoot Money au piano, Andy Summers (futur Police) à la guitare, Steve Thompson à la basse et Peter Woolf à la batterie, un groupe de rêve pour la musique d'un tel artiste.
Les albums, toujours superbes et d'une rare émotion, se suivront malgré les tensions incessantes entre Virgin et son poulain rétif qui n'en fait qu'à sa tête et qui se moque ouvertement du succès  commercial.  Mais Kevin travaille beaucoup, enchaîne enregistrements et tournées. Écorché vif, il finit par s'épuiser et passe par plusieurs dépressions nerveuses qu'il a un peu trop tendance à vouloir soigner par l'alcool.
En 1983, il enregistre un autre live, le très bon Kevin Coyne Rough and More. Le groupe d'une belle puissance comprend Peter Kirtley à la guitare, Steve Lamb à la basse et Dave Sheene à la batterie. On n'entendra plus parler de Kevin Coyne pendant longtemps. Miné par la dépression, l'alcool et son divorce, il part en Allemagne où, ironie du sort, il va bientôt ressembler à ceux qu'il a soignés et à qui il a donné la parole dans beaucoup de ses textes. Il vit dans des squats et n'a même plus de guitare. Il est récupéré par des musiciens allemands qui essaient de le remettre en selle. Hélas, la bonne volonté ne suffit pas. Suivent quelques albums médiocres. Kevin, pour la première fois de sa carrière, se laisse ballotter par un groupe trop lisse. Cela lui permet tout de même de rester vivant et d'abandonner définitivement l'alcool, ce qui n'est pas rien. Il faudra attendre l'arrivée de ses deux musiciens de fils, Eugène et Robert, pour qu'il renaisse à sa musique. Il va enregistrer encore quelques chefs- d'oeuvre comme Sugar Candy Taxi (1999), Donut City (2004) ou Life Is Almost Wonderful (2002), un duo acoustique avec Brendan Croker, et donner quelques très bons concerts malgré une grave maladie des poumons qui l'oblige parfois à chanter sous assistance respiratoire. Il meurt en décembre 2004. Il s'était produit à Paris pour la dernière fois en février de la même année.
Kevin Coyne était également peintre et écrivain, et non des moindres,vous pouvez voir de très nombreuses toiles et acheter ses livres (en anglais) sur le site: www.kevincoyne.de

La surprise de cette fin d'année est la sortie de Nobody Dies In Dreamland. Home recordings from 1972 (Turpentine Records en association avec Cherry Red Records).
En 1972, un ami offre à Kevin un magnétophone deux pistes. Il enregistre une quarantaine de chansons en une semaine! Il chante son quotidien, ses angoisses, ses colères ou l'amour, comme l'ont fait avant lui les bluesmen. Contrairement aux autres musiciens de l'époque qui s'inspirent de ces derniers, Kevin n'a pas besoin de ça, sa vie est suffisamment riche en joies et en souffrances pour nourrir ses textes et sa musique... , pourtant, curieusement, il est plus près de l'esprit du blues que ceux qui cherchent tout simplement à l'imiter. Ces 19 chansons préfigurent celles de Case History et des autres albums qui suivront. Remercions ses fils et leurs amis de nous faire partager la genèse d'une telle oeuvre.

Profitons-en pour signaler des sorties moins récentes mais tout aussi intéressantes.
Kevin Coyne On Air (Tradition & Moderne).




Virgin n'ayant pas daigné ressortir l'un des meilleurs albums live de l'histoire du rock, le superbe In Living Black and White, on pourra se procurer cet autre live de légende. Le groupe est le même. L'enregistrement d'excellente qualité est l'oeuvre de Radio Bremen en 1975. Seize morceaux dont Eastbourne Ladies, Sunday Morning Sunrise, Saviour, House On The Hill et Turpentine.

DVD. Kevin Coyne. 1979 Live at WDR-Studio L Cologne. (Blastfirstpetite en association avec Rockpalast).(www.blastfirstpetite.com     www.rockpalast.com )


L'un des rares concerts filmés de Kevin Coyne. Sur scène, deux musiciens, Kevin et sa guitare et le complice Zoot Money et ses claviers pour une performance qui tient autant du théâtre que du concert. On sent toute la folie créatrice d'un artiste habité par les personnages de ses chansons plus dépouillées que jamais. De véritables moments d'anthologie avec un Amsterdam poignant, un Saviour comique, une version extraordinaire de Are We Dreaming, l'inévitable Having A Party, un Don't Blame Mandy à nous tirer des larmes et un terrible Burning Head Suite à donner des frissons, sans parler de This World Is Full Of Fools ou de Pretty Park.



Dix-huit titres indispensables du clown triste, parfois gai ou terrifiant mais toujours profondément humain: Kevin Coyne.

Au cas où certains aimeraient aller plus loin dans la découverte, nous leur recommandons aussi la pièce maîtresse de l'oeuvre, Marjory Razorblade, que Virgin a tout de même fini par remastériser, ainsi que la compilation I Want My Crown The Anthology 1973-1980. Des extraits de Marjory Razorblade, Machine Head and Feat, Heatburn, In Living Black and White, Beautiful Extremes, Dynamite Daze, Millionaires et Teddy Bears, Babble, Bursting Bubbles, Sanity  Stomp ,des faces B, des extraits de concerts (entre autres celui de Hyde Park en 1974) etc. 75 titres répartis sur 4 disques qui dressent un panorama d'une oeuvre inoubliable.

Des dizaines de vidéos sont également visionnables sur You Tube.

Une adresse, elle aussi indispensable, pour ceux qui deviendraient accros! Plein d'infos, d'interviews,de photos les textes etc.
http://kevincoynepage.tk/

 

mercredi 19 décembre 2012

MUSIQUE. Blues Run The Game. JACKSON C. FRANK. (Castle).

Il y a des accumulations d'événements tragiques qu'un écrivain hésiterait à utiliser dans un même roman au risque d'être accusé  d'en abuser. La vie de Jackson C.Frank dépasse tout ce que cet écrivain, s'il n'avait pas hésité, aurait pu écrire.
Né à Buffalo (État de New York) en 1943, il passe son enfance dans l'Ohio.Très doué pour le chant, il fait partie de la chorale locale. Il a onze ans quand ses parents déménagent à Cheektowaga. A l'école, sa matière préférée est la musique. Les cours sont donnés dans une annexe en bois. Un jour, la chaudière explose, mettant le feu au bâtiment. Dix huit élèves périssent dans les flammes. Jackson en sort vivant mais brûlé aux mains et au visage, il passe sept mois à l'hôpital. Le traumatisme le laisse complètement apathique, il ne retrouve un peu d'espoir que lorsque l'un de ses professeurs lui offre une vieille guitare.Il apprend très vite à jouer. A seize ans il monte un groupe de rock avec l'un de ses copains mais il se passionne pour le folk. Il rencontre John Kay (futur leader de Steppen Wolf) et tous deux se produisent dans les clubs locaux avant de s'aventurer au Canada.
Au début des années 60, Jackson touche les dommages et intérêts qui lui sont dus depuis l'incendie. Il décide de partir en Angleterre où il découvre une scène folk en pleine effervescence. Il se lie d'amitié avec Al Stewart et avec Simon et Garfunkel. Il fait écouter quelques chansons à Paul Simon qui, très impressionné, lui propose d'enregistrer un disque. Ce sera fait en trois heures dans les studios de CBS. Jackson C. Frank est si timide et si nerveux qu'il joue et chante caché par un paravent! Blues Run The Game sera le seul album qu'il enregistrera. Il est reçu avec un enthousiasme peu commun par la communauté folk et John Peel le passe sur la BBC avant d'inviter l'artiste à le jouer en direct dans son émission. Entre temps Jackson a fait la connaissance d'une infirmière aussi timide que lui, et qui aura elle-aussi un destin tragique. Cette infirmière possède une voix extraordinaire, il la pousse à abandonner son métier pour se consacrer à la musique. L'idée est bonne puisque la dame n'est autre que Sandy Denny,qui se fera connaître avec Fairport Convention. On est en 1965 et le couple fréquente tous les artistes qui comptent dans le domaine du folk de l'époque: John Renbourn, Bert Jansch, John Martyn ou Pete Seeger. Jackson aide ceux, nombreux, qui sont plus pauvres que lui. En 1967, il est victime d'une dépression nerveuse. Il devient incapable de se produire sur scène et ne peut plus écrire. De plus, le public folk se tourne  petit à petit  vers la musique psychédélique, seuls quelques artistes très connus surnageront. Jackson utilise l'argent qui lui reste pour rentrer aux États Unis. Sa maison de disques rompt son contrat. Il travaille comme journaliste et donne quelques concerts qui tournent parfois à la catastrophe. Son histoire avec Sandy Denny ayant pris fin, il rencontre une autre femme et se marie. Bientôt un enfant naît. Il commence à remonter la pente quand son fils meurt de maladie. Sa femme le quitte. Il retombe dans une effroyable  dépression. Il essaie de survivre en abusant des médicaments qu'il mélange à l'alcool mais il se rend compte qu'il perd le contrôle de lui-même et demande à être interné en hôpital psychiatrique. En 1975, il réussit pourtant à enregistrer cinq chansons dans un moment de rémission. Il passe d'hôpital en hôpital avant de vivre dans la rue. Il n'est bientôt plus qu'un clochard méconnaissable et presque invalide lorsqu'un fan de folk, Jim Abott, se met en tête de le chercher... et le trouve. Il parvient à lui faire obtenir quelques royalties sur son album qui a été réédité en 1970. L' histoire pourrait s'arrêter là mais le sort en décide autrement. Alors que Jackson est sorti pour prendre l'air, un fou lui tire une balle dans l'oeil gauche. Il parvient à vivre encore quelques années moins difficiles et enregistre quelques titres dans le milieu des années 90 avant de mourir le 3 mars 1999 d'une crise cardiaque, il avait eu 56 ans la veille.
Mais qu'a-t-il de particulier cet album mythique car la vie de Jackson C.Frank n'explique pas tout si ce n'est le côté sombre de ses textes? Tout d'abord son enregistrement est presque un miracle, l' autre miracle est qu'il ne se soit pas perdu dans les limbes de l'oubli mais, avant tout, Blues Run The Game est un véritable chef- d'oeuvre du folk qu'il a révolutionné. Les mélodies sont d'une beauté à couper le souffle, chacune des lumineuses chansons est une pépite intemporelle portée par une voix exceptionnelle, généreuse et profonde. Le jeu de guitare, relativement simple, apporte juste ce qu'il faut, sans fioritures inutiles, le tout est minimaliste sans jamais paraître pauvre et touche directement au coeur. Les confrères de Jackson C. Frank ne s'y sont pas trompés, rares sont ceux qui n'ont pas repris avec plus ou moins de bonheur l'une de ses chansons. Citons parmi les réussites les reprises de Simon et Garfunkel, John Renbourn, Bert Jansch, Nike Drake, Sandy Denny et Johan Asherton.
Nous vous conseillons de vous procurer de préférence l'édition Blues Run The Game. Expanded Deluxe Edition (Castle) qui comprend l'album originel, les cinq titres enregistrés en 1975, ceux enregistrés dans les années 90 et quelques enregistrements saisis lorsque Jackson n'avait que 17 ans.

jeudi 13 décembre 2012

MUSIQUE. Dynamite Daze. KEVIN COYNE. (Virgin).

Il y a huit ans, le 2 décembre 2004, Kevin Coyne nous quittait à l'âge de 60 ans dans une indifférence presque générale. Pourtant, dans les années 70, il avait été l'un des premiers artistes signés par Virgin Records, il remplissait Hyde Park, faisait la couverture du NME et était demandé pour remplacer Jim Morrison, le chanteur des Doors qui venait de mourir, les critiques le comparaient à Dylan ou à Captain Beefheart. Alors, que s'est-il donc passé? On serait tenté de répondre rien quand on sait de quoi l'homme était capable. Kevin Coyne était d'une intransigeance sans limites lorsqu'il s'agissait de l'intégrité de sa musique. Son refus de tout compromis face au showbiz, à la gloire et à l'argent, son attitude jugée anti-commerciale par Virgin ont fini par faire sortir de leurs gonds ses dirigeants qui voyaient s'envoler disque après disque l'espoir de gagner de l'argent avec un énergumène qui  s'entêtait à parler dans ses chansons de la condition humaine, des laissés- pour- compte, des marginaux et de la folie, tout un monde qu'il avait côtoyé de très près lorsqu'il était travailleur social. Il leur répondra avec son ironie habituelle dans Millionaires et Teddy Bears (Having a party), ce qui leur déplaira fortement. Dans la foulée, il enregistre le superbe Dynamite Daze, l'un de ses albums les plus noirs et les plus hargneux  dans un petit studio de Londres. Il le produit  lui-même avec l'aide du  guitariste Bob Ward. Dynamite Daze n'a rien à envier à l'énergie des punks avec, en plus, des textes d'une beauté sombre parfois très durs. Quelques ballades émouvantes et inquiétantes  (Lunatic, Are you dreaming, Cry) ponctuent les boggies endiablés.  L'album se ferme avec le moqueur Dance of Bourgeoisie. 
Nous vous reparlerons plus en détail de cet immense artiste (il était également peintre et écrivain) qu'il faut découvrir ou redécouvrir d'urgence.
www.kevincoyne.de
www.kevincoyne.co.uk
www.kevincoynepage.tk

                                          
 
        

lundi 10 décembre 2012

EVENEMENT. ESTHER BURNS en concert. PARIS.


ESTHER BURNS (La valeur du vide et The genius of the crowd)   sera en concert vendredi 14 décembre à 18h 30 chez le disquaire indépendant et spécialisé SOUFFLE CONTINU. 22 rue Gerbier.75011. PARIS.
La performance sera inédite puisque musiques et visuels ont été spécialement travaillés pour ce showcase.

La soirée organisée  autour du label ENTROPY comportera deux sets , le duo 18ème BOUDOIR  partagera l'affiche avec ESTHER BURNS.
ENTRÉE GRATUITE.


vendredi 7 décembre 2012

LITTERATURE. JOHN COWPER POWYS.

Il est des auteurs qui reviennent se rappeler à notre mémoire régulièrement. John Cowper Powys est de ceux-là. De temps à autre, nous ressentons le besoin de relire l'un ou l'autre de ses ouvrages que nous avons l'impression de découvrir sous un autre jour et qui a souvent pour effet de nous donner envie de replonger dans sa philosophie si particulière, une philosophie sans dogmes, en dehors de tout système, une philosophie qu'il a amplement développée dans l'essai intitulé Apologie des sens (1930). Cet essai n'a d'ailleurs pas été réédité depuis 1977, année où il est sorti en Livre de Poche. Nous ne pouvons que le regretter et espérer qu' une nouvelle édition verra bientôt le jour.
John Cowper Powys (1872-1963) , figure étonnante tant par sa vie que par son oeuvre de démiurge, a  souvent été comparé à Rousseau, à Proust, à Joyce ou à Dostoïevski par les critiques peinant à cerner un univers d'une rare originalité. Poète, romancier, essayiste, conférencier, critique littéraire et philosophe, l'auteur a creusé son propre sillon sans jamais perdre le cap. Jean Wahl, qui signa la très belle préface de Les sables de la mer, est certainement la personne qui a su le mieux définir l'art de Powys:
Pour celui qui a passé par ce livre, bien des lois sont devenues non existantes, bien des commandements frivoles; car il s'agit d'une communion avec les sanglots primaires, avec le sel des larmes, avec la porosité de la joie, avec le défi suprême à la langue acérée et avec l'ultime confiance qui vient à nous dans le privilège des instants et des instincts. A travers ces grandes phrases qui montent et qui descendent, ce qu'obtient Powys, c'est à la fois de nous envelopper dans ce climat si humain qu'il devient ultra-humain, et de nous transpercer de l'éclat de ces révélations fulgurantes.
Si ce paragraphe est particulièrement adapté à ce roman, il l'est aussi pour l'ensemble de l'oeuvre de cet écrivain hors- normes qu'il est urgent de découvrir ou de redécouvrir, lui qui disait déjà en 1930 dans Apologie des sens:
Mais la race humaine, en ces temps modernes voués au culte du commerce, s'est laissée prendre dans l'engrenage d'une inexorable machine qui transforme des êtres vivants et sensibles en autant d'automates livides, désarticulés comme des marionnettes.

Bibliographie non exhaustive:
# Psychanalyse et moralité.(Essai).
# Autobiographie.
# Givre et sang.(Roman).
# Camp retranché.(Roman).
# La fosse au chien.(Roman).
# Les enchantements de Glastonbury.(Roman).
# Apologie des sens.(Essai).
# Les sables de la mer. (Roman).

Un très beau site est spécialement consacré à John Cowper Powys et à ses frères Theodore et Llewlyn. Nous vous le conseillons vivement. Surtout n'oubliez pas d'alller voir le livre virtuel Les sables de la mer illustré de très belles photos des lieux que décrit l'auteur.

www.powys-lannion.net

Un autre lien des plus intéressants pour ceux qui veulent en savoir plus :

 http://ia802703.us.archive.org/34/items/Granit1-2-JohnCowperPowys/Granit1-2-JohnCowperPowys.pdf
 


lundi 12 novembre 2012

MUSIQUE. The Psychedelic Pill. NEIL YOUNG. (Reprise).

"Le Zig!" avait salué les retrouvailles de Neil Young et du Crazy Horse pour l'album Americana, tout en regrettant que le "loner" se cantonne dans les reprises du folk américain, même si le groupe s'était approprié de belle manière ces standards.
Dans sa biographie, intitulée tout simplement "Une biographie" (Robert Laffont), le musicien lui-même se demandait si sa muse reviendrait un jour le visiter. Le galop d'essai  de Americana n'a pas été vain, dans la foulée, les complices de longue date ont enregistré ce Psychedelic Pill, un double album de huit titres qui s'ouvre avec Driftin'back, un titre de presque 27 minutes! Les deux chansons suivantes  frisent, elles, les 17 minutes, de quoi laisser de la place aux joutes de guitares entre Neil Young et Frank Sampedro qui ne s'en privent pas. Vient ensuite Born in Ontario, un bel hommage à la ville qui a vu naître ce musicien hors du commun. Deux morceaux country- rock "youngiens" à souhait, une superbe ballade (For the love of the man) et un  rock graisseux qui justifierait à lui seul le qualificatif "grand-père du grunge" que certains ont attribué à Neil Young composent le deuxième disque.
 Le musicien peut être rassuré, sa muse ne l'avait pas abandonné. Qui peut se vanter de pouvoir sortir à 67 ans l'un de ses meilleurs albums?  
                                                   www.neilyoung.com


lundi 22 octobre 2012

EVENEMENT POESIE. Les Pérégrinations Littéraires.

Chaque année, dès que les forêts se parent d'ocre et d'or, Le Zig s'en va par les chemins du Haut-Jura admirer la montagne et écouter poètes et écrivains dire leurs textes et parler de leur art. Ils nourriront son esprit pendant une bonne partie de l'hiver. Le rituel est orchestré chaque automne par Saute-Frontière, association qui accueille des auteurs en résidence et qui a créé la Maison de la Poésie transjurassienne. L'édition 2012 avait justement pour titre "En jeu la poésie". Le Zig présentera au fil du temps plusieurs poètes qui l'ont particulièrement touché. Fred Griot, bien sûr, avec ses textes sculptés dans la brume, la pluie et le vent. Sa prestation avec PARL # / rhythm and poetry trio composé de Fred Griot (textes et voix), Dan Panama (guitare) et de Eric Groleau (batterie) a été un grand moment de musique et de poésie. Nous reviendrons aussi sur l'inénarrable Charles Pennequin, son humour décapant, sa rage et sa profonde humanité. Nous parlerons de l'auteur en résidence, Pierre Soletti et de son frère Patrice Soletti qui ont présenté deux spectacles très "rock'n'roll", laissant une belle place à la musique et montrant, s'il en était besoin, qu'une nouvelle génération de poètes est née. Ces journées étaient clôturées par une lecture de Serge Pey accompagné du poète-chanteur basque Benãt Achiary et de son fils, le percussionniste Julen Achiary. Une émotion presque palpable a fait briller les yeux d'un public conquis.
Émotion est d'ailleurs le mot qui caractérise le mieux ces moments de rencontres, de découvertes et de poésie. Cette émotion que l'on a également ressentie lors de la restitution de l'atelier d'écriture de Fabienne Swiatly  au Lycée des arts du bois, Pierre Vernotte à Moirans-en-Montagne. L'auteure a su amener les participants  à s'exprimer pleinement dans certains textes d'une profondeur peu commune au regard de leur âge.
Saute-Frontière prépare le Printemps des Poètes, nous ne pouvons que nous réjouir d' aller vers l'été comme nous allons tous les ans vers l'hiver! 
www.sautefrontiere.fr
www.fgriot.net
www.pierresoletti.fr
www.patricesoletti.com
www.myspace.com/electricpopartensemble
Fabienne Swiatly: www.latracebleue.net





  

lundi 8 octobre 2012

MUSIQUE. Hoping For The InvisibleTo Ignite. FAREWELL POETRY. (Gireh Records).

Farewell Poetry est né de la rencontre entre le compositeur Frédéric D. Oberland et  la poétesse et réalisatrice Jayne Amara Ross. Hoping For The Invisible To Ignite est le premier album d'un collectif qui s'attache à allier musique, cinéma et poésie. L'album est accompagné d'un DVD contenant un court métrage et une prestation en live.
La musique oscille entre post-rock et musique expérimentale. Sombre et passionnée, elle accompagne la voix profonde de Jayne Amara Ross qui dit ses textes inspirés par les grands mythes. Inclassable et d'une belle originalité, Farewell Poetry s'inscrit dans cette mouvance qui, depuis quelques années, emmène le rock vers des horizons insoupçonnés, mariant avec bonheur les nouvelles technologies à l'instrumentation "traditionnelle" , donnant à la musique un  relief   étonnant et faisant abstraction des étiquettes et des modes.
Mais la meilleure façon de découvrir la musique est de l'écouter!


 


 

mardi 2 octobre 2012

ESSAIS. Le sport barbare.Critique d'un fléau mondial. Marc PERELMAN. (Michalon). Le sociographe. Recherches en travail social. (No 38).

Il ne se passe pas une semaine sans que les frasques des sportifs (que beaucoup continuent non seulement à admirer mais à donner en exemple aux enfants) n'alimentent la presse et même la chronique judiciaire. Tricheries, dopage, scandales sexuels, violence, racisme etc. entachent régulièrement toutes les disciplines, du foot-ball à l'athlétisme en passant par le cyclisme, le rugby ou le tennis. Tout le monde feint de s'en étonner. Marc Perelman lui, a compris depuis longtemps que tout cela n'est pas le fruit du hasard et démontre dans cet essai que c'est le sport, et plus particulièrement le sport de compétition, qui génère cette barbarie dans laquelle ont basculé des pans entiers de la société. Certains lui ont reproché de manquer d'objectivité et de vouloir avant tout faire passer ses idées politiques. Il faut cesser d'être hypocrite, lorsque l'auteur dit que l'institution sportive est une des institutions phares du système libéral-capitaliste, il ne fait qu'énoncer une vérité très simple à démontrer, ce dont il ne se prive pas, comme il ne se prive pas de justifier son sous-titre Critique d'un fléau mondial. Les réactions très vives face à ce petit livre édifiant n'ont fait que confirmer que le sport est le nouvel opium du peuple (plus aliénant que la religion).  Marc Perelman écrit également que le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d'une société sans projet.
On retrouve cette analyse sous la plume de Ronan David et de Nicolas Oblin Parce que la compétition n'est pas un jeu... dans la revue Le sociographe intitulé Sport à tout prix? qui propose une réflexion sur le bien-fondé de l'utilisation du sport à des fins d'insertion et de socialisation des personnes en difficulté, notamment des jeunes. Ces deux auteurs vont jusqu'à affirmer que Si le projet sportif jouit d'une telle aura, d'un tel accueil, c'est qu'il constitue un véritable fétiche qui permet aux institutions qui se l'accaparent de faire l'économie de véritables projets de socialisation et de transformations des réalités sociales instituées.
Il est bon de rappeler que Le sociographe a pour objectif de promouvoir et de favoriser la recherche en travail social. Si dans ce numéro certaines personnes essaient de trouver quelques vertus à l'éducation par le sport, leurs arguments restent peu convaincants face aux arguments de ceux qui déclarent que la construction identitaire qui emprunte au sport repose d'une part sur l'attachement aliénant à la performance, relève d'autre part de la socialité sportive qui implique elle- même la notion d'adversaire .
Ceux qui ne seraient pas convaincus par ces critiques, comme ceux d'ailleurs qui auraient envie d'approfondir le problème pourront lire également Halte aux jeux! d'Albert Jacquard. (Le Livre de Poche).

vendredi 28 septembre 2012

LITTERATURE. Le terroriste noir. TIERNO MONENEMBO. (Seuil).

Abbi Bâ est Guinéen, engagé dans les tirailleurs sénégalais. Un jour de 1940, un jeune garçon et son père qui cherchent des champignons le trouvent à demi inconscient à la lisière d'une forêt. C'est le début d'une belle et terrible histoire entre les habitants d'un petit village des Vosges et cet être étrange et mystérieux. "Le nègre", comme la plupart l'appelle (on n'a jamais vu à Romaincourt un homme d'une autre couleur que la couleur locale), va très vite faire partie de cette communauté encerclée par la guerre. Il devient un fils, un frère, un père, un ami pour beaucoup.Il va mettre en place l'un des premiers maquis de la région et sera torturé avant d'être fusillé. L' histoire est racontée par une vieille femme de 80 ans qui s'entretient avec le neveu de Abbi Bâ 60ans après sa mort, alors que l'on baptise une rue du village de son nom.
On aurait pu craindre un récit linéaire et didactique se contentant de relater les faits, Le terroriste noir (comme le surnommaient les Allemands) étant tiré d'une histoire vraie.
Il n'en est rien. Le talent de conteur de Tierno Monénembo, son écriture incisive et fleurie, son humour, sa façon de montrer la vie quotidienne d'un village vosgien comme s'il s'agissait d'un village africain, font de ce roman un petit chef-d'oeuvre sans pathos ni manichéisme pesant. Les personnages de chair et de sang sont terriblement attachants. On se souvient longtemps de Yolande, Huguette ou Etienne.
Ce livre est un très bel hommage à ces hommes de l'ombre qui nous fait oublier tous les romans et les films plus ou moins médiocres (excepté Le camp de Thiaroye de Sembene Ousmane) inspirés par les tirailleurs sénégalais.


samedi 22 septembre 2012

MUSIQUE. SISKIYOU. Mauvaise nouvelle.

Siskiyou nous annonce une mauvaise nouvelle. Suite à un problème de santé dans le groupe, ce dernier est obligé de se mettre en pause. En attendant des jours meilleurs, nous vous conseillons d'aller visiter son site sur lequel il présente une belle  vidéo  de Brett Story.

www.siskiyouband.com

En espérant un retour rapide de ce groupe exceptionnel voici trois autres titres dont deux en live. D'autres vidéos sur le site de la maison de disques Constellation:

http://cstrecords.com/siskiyou/






jeudi 20 septembre 2012

PHOTO. ROGER BALLEN. (Photo poche. Actes Sud)

L'oeuvre de Roger Ballen commence avec le recueil Boyhood publié en 1979. Le photographe montre la cruauté de la condition humaine et le va-et-vient entre normalité et anormalité. Les images sont marquées par le deuil, ce qui s'explique par la mort tragique (en 1973) de sa mère qui l'avait initié à la photographie. En 1986 sort Dorps . Ballen vit en Afrique du Sud depuis 1982 après avoir voyagé pendant cinq ans. Avec ses fils en désordre sortis du mur derrière les modèles, les laissés-pour-compte de ce pays enfermés dans leurs chambres sinistres, Dorps annonce la direction que va prendre l'artiste. Platteland, publié en 1994, est consacré à une série de portraits d'hommes et de femmes détruits, grimaçant des sourires parfois grinçants, des visages dont chaque détail dit la détresse physique et psychique et dont la vue est parfois insoutenable. Outland sort en 2001, Ballen commence à mettre en scène ses photos avec l'invasion des fils de fer, les masques et les graffitis. Les portraits ici encore sont inoubliables. Avec Shadows Chamber (2005), la réalité se met à basculer dans le rêve ou le cauchemar. Les images se transforment petit à petit en tableaux surréalistes. Les personnages disparaissent ou deviennent les jouets d'une force qui les dépasse. L'humain finit par s'effacer en même temps que le réel. Dans Boarding House (2009) il ne reste plus que sa trace et les débris qu'il laisse derrière lui. Asylum, sa nouvelle série, marque la disparition de la figuration. Les seuls êtres vivants sont les oiseaux qui s'ébattent dans les restes d'une humanité qui n'est plus que dessinée quand elle est encore présente. On pense à Samuel Beckett ou même à Anthonin Artaud dans cette démarche radicale qui navigue entre rêve et réalité et nous fait découvrir un monde aussi étrange qu'inquiétant.
Ce livre reprend quelques clichés de chacune des oeuvres de ce très grand photographe qui n'a jamais cherché à séduire et qui ne cesse de nous questionner.
Site officiel de Roger Ballen:

lundi 6 août 2012

PEINTURE. MOCHE KOHEN.

Jusqu'au 19 août Volterra présente à Beaulieu (Lausanne) une exposition qui a pour titre
 L' humanité. Le thème en est le corps humain. Elle montre quelques oeuvres de chacun des 21 artistes (peintres et sculpteurs) qui tentent de "re-lier la chair de l'humain et sa spiritualité perdue". S'y côtoient des artistes de grande notoriété comme Jean Rustin ( voir la chronique sur ce blog) ou Lydie Arickx et d'autres moins connus. Nous ne saurions trop vous conseiller de visiter cette très belle exposition. "L'art ici est un combat, loin des spéculations financières et des institutions culturelles officielles". (Sophie Orie). Pour notre part, nous avons découvert quelques artistes qui nous ont conquis et bouleversés, Moché Kohen fait partie de ceux-là.
 
Né en 1970, il vit et travaille à Tournai, en Belgique. Contrairement à d'autres peintres participants à cette exposition, il est adepte d'une réalité presque "sage". Moins expressionniste que la plupart de ses confrères, il sait, par un savoir-faire admirable allié à une âme de poète, faire de chacun de ses personnages une figure allégorique aussi proche qu'énigmatique. Tous nous regardent en face et semblent nous questionner autant que nous les questionnons. A la fois familiers et lointains ils surprennent par leurs visages étonnamment enfantins dont les yeux d'adultes reflètent une douleur indicible. Apparitions ou figures de rêve, ils ont quelque chose d'étrange et de troublant, à l'image de cette magnifique Prisonnière dont le beau visage pourtant souriant prend une intensité dramatique avec la robe blanche qui paraît tachée de sang.
Si Moché Kohen dit avoir été marqué par le travail de Egon Schiele, il a su se démarquer de ce dernier par une approche moins crue mais toute aussi émouvante des corps et de la chair. Du grand art.
Vous pouvez entrer dans l'univers de Moché Kohen en visitant son site:
www.mochekohen.com

Renseignements sur l'exposition:

samedi 28 juillet 2012

ESSAI. Ecrits sur l'art. HUYSMANS. (GF Flammarion).

A partir de 1876 Huysmans, qui avait déjà publié des descriptions de tableaux de peintres hollandais, devient chroniqueur d'art pour différents journaux. Il rédige des comptes rendus des différents Salons de peinture et découvre les jeunes artistes indépendants qui exposent à l'écart des Salons officiels dans lesquels leurs oeuvres sont refusées par un jury réactionnaire et soumis à l'état. Ces artistes ont pour nom Manet, Degas, Monet, Caillebote, Forain, Pissaro, Cézanne, Sisley etc. autrement dit la plupart des peintres impressionnistes. Il adhère complètement à leur conception de l'art et défendra le mouvement jusqu'à lui donner ses lettres de noblesse. Il ne cessera de fustiger la peinture officielle et "la médiocrité des gens élevés dans la métairie de Beaux-Arts".
D'un jugement sûr, il possède un oeil aiguisé sur tout ce qui concerne l'art de son temps. Malgré son ironie et son écriture caustique, il sait nuancer ses propos, rester objectif et ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain... tant qu'il ne s'agit pas des peintres officiels et vénaux qu'il traite de "tailleurs et de teinturiers" qui déguisent leurs modèles plutôt que de les prendre dans la rue ou dans leur milieu, tels qu'ils sont, avec leurs habits de tous les jours, dénonçant leur incapacité à peindre le vivant.
La 1ère partie de ce volume de plus de 450 pages , L'Art Moderne, est consacrée à la critique des différents salons de 1879, 1880 et 1881. La seconde, Certains, aligne une suite de choix et Huysmans prend le temps de s'attarder sur le travail de plusieurs artistes: Gustave Moreau, Degas, Raffaelli, Cézanne, Forain, Rops, Millet, Goya, Turner, Odilon Redon etc. analysant les toiles afin de rendre une "vérité chère à l'écrivain". Dans la troisième partie, il rend hommage à "Trois primitifs" parmi lesquels Grünewald qui lui inspire de magnifiques pages.
La critique chez Huysmans devient oeuvre d'art dans laquelle l'humour côtoie la colère ou l'admiration. Il est l'auteur de certains des plus beaux chapitres jamais écrits sur la peinture. Il est capable non seulement de nous faire voir une toile mais également de nous faire respirer l'odeur de la campagne, de nous faire ressentir le froid de la neige, l'humidité des jours pluvieux et même de nous faire entendre la voix des personnages qui deviennent vivants sous sa plume.
Ces "Ecrits sur l'art" sont indispensables à tous ceux qui aiment la peinture et une littérature exigeante mise au service de l'art pictural comme elle l'a rarement été.