mercredi 15 mai 2013

MUSIQUE. ESTHER BURNS. INTERVIEW.

 
Esther Burns fait partie de ces quelques groupes presque marginaux parce qu'inclassables dans un monde où l'étiquette et l'emballage ont souvent plus d'importance que le contenu. Il faut dire que le travail du duo n'est pas facile à circonscrire : instruments acoustiques et machines électroniques se côtoient, les voix traversent le temps, le bruit des villes se mêle au bruissement des campagnes, les poètes répondent aux économistes etc. Sa musique est un voyage spatio-temporel, une expérience qui sait allier émotion et plaisir intellectuel. Nous avons essayé d'en savoir un peu plus sur cette alchimie  à travers ce qu'en disent ses auteurs.

Comment qualifiez-vous votre musique que l'on trouve au hasard des chroniques dans des rubriques variées: ambient rock, rock indé, musique expérimentale, post-minimalisme etc. ?
Difficile de répondre à cette question... pour tout dire, nous ne nous la sommes jamais posés. S'il faut vraiment chercher à définir la musique d'Esther Burns, le terme "musique expérimentale", qui n'a pas réellement de définition claire, semble le plus adapté dans la mesure où, même si notre musique reste très rythmique et mélodique, les sons utilisés et l'apport d'éléments sonores divers relèvent plutôt de l'expérimentation. En même temps nous allons vers une forme de minimalisme parfois, en épurant au maximum certains titres jusqu'à arriver à faire passer ce que nous voulons exprimer avec le moins d'artifices possibles... Vraiment, ce n'est pas évident de répondre à cette question ! 
 
Quel chemin parcourt-on quand on vient du blues et du rock pour aboutir à un projet
tel que celui d'Esther Burns ?  
Ça s'est fait assez naturellement puisque nous avons toujours été, l'un et l'autre, attirés par diverses musiques et également par des artistes qui expérimentaient d'autres manières d'appréhender aussi bien le blues que le rock. Des musiciens qui, par leur démarche, amènent à découvrir d'autres formes et à casser les barrières. Des gens comme Marc Ribot, capable d'accompagner aussi bien Allen Toussaint ou Tom Waits que de collaborer à des oeuvres expérimentales de John Zorn ou Mike Patton, mais également des groupes comme Godspeed You ! Black Emperor ou Thee Silver Mount Zion qui partent du rock pour aller vers des univers personnels plus expérimentaux. Et puis il y a sûrement l'envie, à un moment, de se libérer du carcan, un peu étroit parfois, des "codes" du rock et du blues, pour aller vers un mode d'expression qui n'a pas d'autres limites que celles que nous nous fixons.
 
Quelles sont vos principales sources d'inspiration ?
Elles sont musicales, bien entendu, avec une multitude d'influences, du Delta Blues à Sylvain Chauveau, en passant par Erik Satie, Ennio Morricone, Link Wray, Earth ou Tindersticks, mais aussi puisées dans d'autres formes artistiques: la peinture, la photo, le cinéma, la littérature. Tout ce qui nous touche profondément, l'Art Brut, la peinture symboliste belge, les oeuvres de Edward Hopper, de Sally Mann, de Jack Spicer, de Bela Tarr, de David Lynch, de Kaurismaki, de Jehan Rictus, de Bukowski ou de James Koller, joue un rôle dans l'univers d'Esther Burns.
 
Comment fait-on le choix d'utiliser des voix de personnes aussi différentes que les bluesmen Charley Patton ou Robert Johnson, l'économiste Milton Friedman, les poètes Bukowski et Jehan Rictus, l'écrivain Philip K. Dick ou l'éclectique Antonin Artaud ?
... on pourrait presque dire, naturellement! Les voix que l'on retrouve sur La valeur du vide se sont imposées à un moment donné sans que nous ayons une démarche particulière de recherche. Notre passion commune pour le Delta Blues explique facilement que l'on retrouve Charley Patton et Robert Johnson. Pour Artaud et Philip K. Dick, il semble, en dehors des qualités des oeuvres de l'un et de l'autre, que ce soit notre intérêt pour la psychiatrie et la frontière ténue entre normalité et anormalité qui nous ont amenés à faire ce choix. Et puis la voix d'Artaud est si particulière et expressive ! Quant à Jehan Rictus, c'est l'intensité de son phrasé, son vocabulaire... et bien sûr, la triste actualité de ses textes qui nous ont touchés. Concernant The Genius of the crowd, c'est un peu différent. Nous sommes tombés sur une vidéo de l'économiste Milton Friedman, l'un des chantres de l'ultra-libéralisme, qui faisait une intervention sur la cupidité d'un cynisme insupportable. Nous apprécions par ailleurs beaucoup la poésie de Bukowski et nous nous sommes souvenus du texte The Genius of the crowd. Il nous est apparu que ce serait une sorte de réponse parfaite à la médiocrité de la pensée de Friedman. Et après l'agitation de Friedman, entendre la voix rauque et posée d'un Bukowski désabusé qui dit son texte avec une sorte de détachement et en même temps une force incroyable, ça a été une évidence pour nous.
 
Comment composez-vous ?
Est-ce un travail en commun ou chacun apporte-t-il ses compositions ?
Comme plus de 600 kilomètres nous séparent, il a fallu trouver une manière de travailler adaptée à cet éloignement géographique. Nous cherchons donc chacun de son côté des idées, que ce soit une suite d'accords, une mélodie ou même juste des sons, et quand nous pensons que quelque chose peut entrer dans l'univers d'Esther Burns, nous nous échangeons ces idées par internet. Ça permet à l'autre de chercher ce qu'il pourrait apporter... ou pas d'ailleurs, au morceau ou à la base de travail proposée. Quand nous avons suffisamment avancé sur trois ou quatre titres, nous nous retrouvons quelques jours pour travailler les arrangements en commun et faire l'enregistrement définitif. Dans cette phase, nous avançons généralement très vite... on pourrait même dire comme un seul homme ! Cette facilité à créer à deux s'explique par le fait que, même si nous mettons beaucoup de nous dans notre musique, elle reste impersonnelle... ce n'est pas la musique de Philippe Sangara ou Emmanuel Chagrot, c'est la musique d'Esther Burns. Peu importe qui a composé tel ou tel morceau, qui joue quoi etc. Ça reste en dehors de tout problème d'ego, ce qui nous donne une ouverture totale à ce que l'un ou l'autre peut proposer. Il y a une alchimie, un équilibre qui s'est créé presque par antagonisme, l'un accordant une place prépondérante à l'intensité émotionnelle parfois au détriment de la forme, l'autre étant davantage attentif à la forme et au son, l'un étant dans une démarche très mélodique alors que l'autre est plus "rythmique" etc. Ce qui est assez étonnant, c'est que nous allons toujours dans le même sens sans avoir besoin de faire des compromis.
 
La valeur du vide et The Genius of the crowd ont été enregistrés "at home", hors le son a un relief étonnant qui semble demander un matériel sophistiqué. Comment travaillez-vous pour obtenir ce relief et ce grain très particuliers ?
Depuis le départ du projet, en 2008, nous étions en accord sur le son que nous voulions. Quelque chose de très brut, de très vivant avec du grain, un son beaucoup plus proche d'un enregistrement "live" que d'une production très léchée en studio... ce qui tombait d'ailleurs bien puisque nous n'en avons pas les moyens! Nous avons alors opté pour ce qui paraissait être le plus souple et le plus maîtrisable sans avoir de notions techniques approfondies d'enregistrement, la prise de son "at home" sur un multipiste numérique. Il y avait un risque à utiliser un enregisteur numérique pour un son que nous voulions chaleureux et vivant, mais comme nous jouons sur des guitares vintage, amplis et pré amplis à lampes etc. le grain était déjà bien présent. Nous faisons les prises de son avec deux ou trois micros que nous essayons de placer au mieux pour garder cette sensation d'enregistrement "live" avec la réverbération de la pièce et en conservant au maximum l'ampleur du son. Le reste se joue au mixage que nous réalisons sur un logiciel basique, avec lequel nous tentons d'apporter du relief, d'envisager le son comme une image, avec des premiers plans, des arrières plans etc. Pour "La valeur du vide", nous avons fait le mastering de l'album dans un studio professionnel, le Studio Mécanique à La Chaux-De-Fonds, en Suisse. Ça permettait de rendre le son plus "présent", d'avoir une meilleure cohérence de l'ensemble, un équilibre. Pour être complet dans la réponse, nous enregistrons les "field recordings", (NDLR: sons d'ambiance, mécanismes, grincements etc.) sur un petit enregistreur qui date un peu, mais qui nous donne entière satisfaction. Pour résumer, nous sommes loin du matériel sophistiqué !
 
Quels sont vos projets et vos envies pour l'avenir d'Esther Burns ?
Nous commençons à préparer un nouvel album qui devrait sortir à l'automne. Le point de départ de cet album, qui sera assez court, est un morceau que nous avons composé pour le showcase du label Entropy Records en décembre 2012 chez Souffle Continu à Paris. Ce morceau d'une dizaine de minutes est construit autour d'un texte de Jehan Rictus dit par le poète. Dès que nous aurons avancé un peu plus sur ce projet d'album, nous le proposerons à Entropy Records, label avec lequel nous avons sorti The Genius of the crowd et qui fait du très bon travail, avec passion et simplicité. En dehors de cet album, nous avons un autre projet qui devrait probablement voir le jour en 2014. Nous avons déjà commencé à y réfléchir et à chercher des pistes, mais c'est quelque chose d'assez difficile à appréhender. Nous souhaitons faire un disque où le blues et son lien étroit avec l'histoire des afro-américains seraient présents, mais replacés dans notre univers musical. Il est hors de question pour nous de faire un album de blues, ça n'aurait aucun intérêt ni aucun sens. C'est un projet qui nous tient vraiment à coeur, mais nous n'avons pas  encore véritablement trouvé sous quel angle l'aborder.
Les envies sont nombreuses... l'interaction entre les différentes formes d'art en particulier nous intéresse beaucoup et nous aimerions bien travailler avec des artistes évoluant dans d'autres disciplines artistiques, que ce soit pour une musique d'expo, une BO de film, l'illustration sonore d'une lecture, la mise en musique d'une pièce de théâtre, d'une performance etc. Rien de concret pour l'instant, mais si des projets intéressants se présentaient, nous serions très heureux d'expérimenter de nouvelles pistes de création.
 
Esther Burns :

Souffle Continu (disquaire indépendant) : http://www.soufflecontinu.com
 



 

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